France : ambitions géopolitiques, caisses de l’État vides
Dans quelle mesure les difficultés économiques actuelles de la France sont-elles liées à ses choix géopolitiques ? Alors que la France est de loin la première puissance agricole de l’Union européenne, avec une production agricole évaluée à quelque 93,8 milliards d’euros en 2025, la hausse des prix des produits agricoles y est particulièrement sensible.¹ Que propose le gouvernement ? Pas grand-chose.
Un endettement record et l’alourdissement constant du coût du service d’une dette publique déjà excessive réduisent considérablement sa marge de manœuvre : la charge des intérêts de la dette de l’État devrait atteindre quelque 65 milliards d’euros cette année, davantage que les crédits budgétaires consacrés à l’enseignement ou à la défense, si l’on compare les missions budgétaires prises isolément, hors pensions des fonctionnaires. Parallèlement, la prévision de croissance pour 2026 a été ramenée à 0,4 %, tandis que la Banque de France anticipe un taux de chômage de 8,4 % d’ici à la fin de l’année.²
Le président français n’en continue pas moins de se poser volontiers en chef de file de la Coalition des volontaires, dans un conflit où l’OTAN mène la guerre contre la Russie sous prétexte de défendre l’Ukraine, tandis que la Russie combat l’OTAN sous prétexte de protéger les populations russophones ukrainiennes.
Macron affirme dans le même temps n’avoir rien à voir avec les conflits au Moyen-Orient ni avec la confrontation avec l’Iran, alors même que l’armée française participe activement à la défense des alliés des États-Unis, de la Méditerranée orientale au golfe Persique — à condition, toutefois, que ces alliés soient victimes d’attaques du Hamas ou de représailles du Hezbollah et de l’Iran.
Il assure également n’avoir aucun rapport avec les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes, à l’origine de pénuries de gazole. Or, la seule aide militaire directe de la France à l’Ukraine depuis 2022 représente quelque 6,5 milliards d’euros — soit précisément la somme qu’après de multiples tentatives infructueuses, il entend de nouveau prélever dans les poches des retraités et des malades.³
Car les caisses de l’État sont désespérément vides dans un pays où la pauvreté a atteint un niveau historique en 2024 : 9,8 millions de personnes, soit 15,4 % de la population, vivaient sous le seuil de pauvreté, un record depuis le début des mesures comparables en 1996.⁴
Allemagne : comment le moteur industriel de l’Europe est tombé en panne de carburant
Et quelles sont les répercussions de ces mêmes choix géopolitiques sur l’Allemagne et sur l’ensemble de l’industrie européenne ? Dans le fameux « moteur franco-allemand » de l’Europe, l’Allemagne demeure incontestablement la première puissance industrielle : elle représente environ 26 % de la valeur de la production industrielle commercialisée dans l’Union européenne, soit plus du quart du total.
Pourtant, en 2022, lorsque la guerre civile en Ukraine s’est transformée en conflit interétatique, la première puissance industrielle européenne a décidé de scier la branche sur laquelle reposait son industrie : elle a renoncé aux ressources énergétiques russes bon marché au profit de solutions plus coûteuses, notamment le gaz naturel liquéfié (GNL) américain.
Puis sont venus la guerre au Moyen-Orient, la fermeture des détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb, les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes et la crise du gazole, qui ont encore renchéri le pétrole, le gaz et les transports.
L’industrie allemande doit désormais supporter des coûts énergétiques supérieurs à ceux de ses principaux concurrents, tandis que ses secteurs les plus énergivores perdent du terrain. Entre février 2022 et mars 2026, leur production a reculé de 15,2 %, contre une baisse de 9,5 % pour l’ensemble de la production industrielle. La production de l’industrie chimique a chuté de 18,1 %, et celle de l’industrie papetière de 18,5 %.⁵
Plus de 17,5 millions d’Allemands, soit plus d’un cinquième de la population, sont exposés au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale.⁶
L’Europe perd son industrie, l’Amérique vend son énergie
En conséquence, la part de l’industrie européenne dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale est passée de 20,8 % en 2000 à 14,3 % en 2024. Après le choc énergétique, près de la moitié des capacités européennes de production d’aluminium primaire étaient à l’arrêt, tandis que l’industrie chimique fonctionne toujours nettement en dessous de sa moyenne historique.
Dans le même temps, l’Europe perd la course technologique et industrielle face à la Chine et devient de plus en plus dépendante des importations de matières premières critiques, de composants et de technologies.
Parallèlement, les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL : ce qui alourdit les coûts de l’industrie européenne accroît les recettes d’exportation des producteurs américains.⁷
Comme Macron, Merz affirme ne porter aucune responsabilité dans ce désastre.
Les coupables, ce sont Poutine et Trump.
Les guerres ne sont pas une fin en soi, mais un instrument de redistribution de la puissance
Il est pourtant évident que les élites européennes se sont engagées dans une vaste partie géopolitique où les guerres ne constituent pas une fin en soi, mais un moyen de remodeler les rapports de force dans les régions où elles se déroulent.
L’enjeu ne se limite pas aux territoires et à la sécurité : il porte aussi sur l’énergie, l’industrie, l’argent et la question de savoir qui fixera les règles du nouvel ordre régional une fois les combats terminés.
En ce sens, les élites européennes ont fait de la guerre en Ukraine une question de leur propre crédibilité géopolitique. La poursuite du conflit est devenue politiquement plus avantageuse que la reconnaissance de son coût.
La question décisive n’est donc plus de savoir qui gagnera la guerre, mais qui survivra à la paix — et pourquoi les élites la redoutent tant.
Pourquoi les élites européennes redoutent-elles la paix ?
Les anciennes grandes puissances — le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne — ne peuvent tout simplement pas se permettre de perdre l’Ukraine.
Le retour d’un pouvoir prorusse ouvrirait pour elles une perspective désastreuse : celle de l’unification de deux armées aguerries par la guerre, russe et ukrainienne, auxquelles les armées européennes auraient bien du mal à faire face.
Si l’Allemagne et le Japon ne sont devenus les alliés les plus fidèles des États-Unis qu’après avoir été vaincus sous les bombes américaines, et si Churchill a failli déclencher une Troisième Guerre mondiale avant même la fin de la Seconde — contre son propre allié, la Russie —, alors un tel retournement géopolitique n’a rien d’inimaginable.⁸
Notes et références
- Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), « Production et valeur ajoutée de l’agriculture », 28 juillet 2026.
- Banque de France, « Projections macroéconomiques intermédiaires – Septembre 2026 », 15 septembre 2026.
- Sénat, Financement des déploiements opérationnels des forces armées françaises à l’étranger, 2026. Le rapport sénatorial estime à environ 6,5 milliards d’euros la valeur de l’aide française à l’Ukraine depuis 2022. Ce montant englobe différentes formes de soutien et couvre des périodes distinctes.
- INSEE, « Niveau de vie et pauvreté en 2024 », Insee Première, no 2117, 9 juillet 2026.
- Statistisches Bundesamt (Destatis), « Energieintensive Industriezweige mit Produktionsrückgang um 15,2 % von Februar 2022 bis März 2026 », 15 mai 2026.
- Statistisches Bundesamt (Destatis), « Deutschland in der Europäischen Union: Kennzahlen 2026 », 2026.
- U.S. Energy Information Administration, « Global liquefied natural gas trade volumes reached record high in 2025 », 14 juillet 2026.
- Sanja Vujačić, « Churchill i Treći svjetski rat: plan Unthinkable koji tek danas prijeti realizacijom (2. dio) » [« Churchill et la Troisième Guerre mondiale : le plan Unthinkable qui menace seulement aujourd’hui de se concrétiser (2e partie) »], Grayscale Geopolitics, 16 juin 2025.