Initiative des Trois Mers : infrastructure et géopolitique
L’Initiative des Trois Mers (3SI) a été créée en 2015 à l’initiative de la Croatie et de la Pologne. Elle réunit aujourd’hui 13 États situés entre la mer Baltique, l’Adriatique et la mer Noire. Officiellement, elle vise à développer les interconnexions dans les domaines des transports, de l’énergie et du numérique, notamment afin de remédier au retard infrastructurel accumulé depuis des décennies selon un axe nord-sud.¹⁶ Toutefois, sa fonction géopolitique ne peut être comprise comme une simple politique européenne de développement.
De l’Intermarium à la 3SI contemporaine
Le cadre historique permettant de comprendre cet espace est celui de l’Intermarium, projet géopolitique polonais de l’entre-deux-guerres visant à relier les États situés entre la Baltique, la mer Noire et l’Adriatique afin de contenir la puissance russe, puis soviétique, en Europe orientale. La 3SI actuelle n’est pas une résurgence de l’Intermarium et les deux projets ne sauraient être assimilés. Leur proximité géographique et leur volonté de structurer cet espace selon un axe nord-sud témoignent néanmoins de la permanence de son importance géopolitique.¹⁷
3SI et OTAN : un lien informel, mais important
Dès son origine, la 3SI contemporaine possède une forte dimension transatlantique. Les États-Unis en sont devenus un partenaire stratégique, tandis que la DFC américaine a conclu un accord pouvant mobiliser jusqu’à 300 millions de dollars en faveur du Three Seas Initiative Investment Fund. Ces investissements sont justifiés par les impératifs de sécurité énergétique, de diversification énergétique et d’amélioration de la connectivité régionale.¹⁸
Il importe toutefois de distinguer la 3SI de l’OTAN. La 3SI n’est pas une alliance militaire et ne fait pas partie institutionnellement de l’OTAN. Sa mission officielle est économique et infrastructurelle. Mais c’est précisément l’infrastructure qui établit le lien avec la politique de sécurité de l’Alliance. La déclaration de la 3SI de 2024 fait explicitement référence aux infrastructures dual-use, c’est-à-dire aux infrastructures utilisables à la fois pour la mobilité civile et militaire, ainsi qu’à leur contribution au renforcement du flanc oriental de l’OTAN.¹⁹
Autrement dit, la 3SI n’entre pas dans l’OTAN en tant qu’institution ; ce sont ses infrastructures qui s’intègrent à l’architecture de sécurité plus large de l’Alliance. Une voie ferrée, une route, un port ou un pont peuvent simultanément être des instruments de développement économique et des infrastructures permettant le déplacement rapide de troupes, de matériel et de moyens logistiques. Il ne s’agit pas d’une fonction cachée de la 3SI. Elle est explicitement inscrite dans ses documents stratégiques.
Les infrastructures construites pour favoriser les échanges économiques deviennent ainsi, simultanément, une composante du système de mobilité militaire et d’une dynamique géopolitique plus large de projection vers l’espace russe.
La 3SI dans un cadre géopolitique plus large
La 3SI doit donc être replacée dans un cadre géopolitique plus large. Sans pour autant faire de Mackinder le personnage principal de cette histoire, il convient de l’inscrire dans le cadre de la pensée géopolitique anglo-américaine dominante qui, depuis la fin du XIXe siècle, a développé des stratégies fondées sur une préoccupation centrale : empêcher que l’espace continental eurasiatique, et en particulier la Russie, ne devienne un centre de puissance autonome capable de relier les espaces énergétiques européen et asiatique.
Le concept de Heartland élaboré par Mackinder fut l’une des formulations les plus célèbres de cette logique. ²⁰ Après la période impériale britannique, cette fonction fut, dans une large mesure, reprise par le système stratégique américain. On peut donc parler d’une continuité de la logique géopolitique anglo-américaine, même si ses instruments et son cadre institutionnel ont évolué.
Dans cette perspective, l’objectif n’était pas de faire de l’Europe un pôle géopolitique pleinement autonome, mais d’empêcher la consolidation d’un espace continental au sein duquel la Russie pourrait devenir l’acteur dominant. Après la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement après la disparition de l’Union soviétique, cette logique n’a pas disparu. Elle s’est dotée d’un nouveau vocabulaire institutionnel : diversification énergétique, résilience stratégique, connectivité, mobilité militaire et réduction de la dépendance à l’égard de la Russie.
Après 2022, le renforcement du flanc oriental de l’OTAN s’est explicitement ajouté à cette logique. L’OTAN désigne aujourd’hui officiellement la Russie comme la menace la plus importante et la plus directe pour la sécurité des Alliés.²¹ Dans ce contexte, les infrastructures de la 3SI acquièrent une valeur stratégique supplémentaire. Les corridors reliant la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire ne sont pas uniquement des axes économiques. Ils renforcent également la capacité à déplacer des personnes, des marchandises, de l’énergie et du matériel militaire à travers l’espace du flanc oriental de l’Alliance.
Les infrastructures croates dans un nouveau contexte géopolitique
L’accélération de la construction des infrastructures croates ne peut donc pas être considérée uniquement comme la poursuite tardive du processus de modernisation européenne. La Croatie acquiert enfin les capacités de transport qu’elle aurait dû développer depuis des décennies. Mais le moment auquel cette accélération intervient n’est pas géopolitiquement neutre.
Les voies ferrées, les autoroutes et les ports se développent précisément au moment où l’espace compris entre l’Adriatique, la Baltique et la mer Noire s’intègre à l’architecture de sécurité du flanc oriental de l’OTAN. La Croatie est directement engagée dans ce processus en tant que membre de l’UE et de l’OTAN, cofondatrice de la 3SI et pays hôte du sommet tenu à Dubrovnik en avril 2026. Par l’intermédiaire de Rijeka, elle relie également l’Adriatique aux grands axes de transport d’Europe centrale.
La position de Rijeka est particulièrement importante. Le port adriatique fait partie du réseau de transport reliant l’Europe centrale aux marchés mondiaux, mais aussi des corridors nord-sud dont la dimension sécuritaire devient de plus en plus manifeste. La Croatie se dote ainsi d’infrastructures qui possèdent simultanément une valeur économique, énergétique et militaro-logistique.
L’infrastructure comme valeur économique et vulnérabilité géopolitique
Pendant des décennies, la Croatie a accusé un retard dans la construction d’infrastructures de transport modernes. Aujourd’hui, les investissements européens lui permettent de rattraper rapidement ce retard. Il s’agit incontestablement d’un bénéfice économique.
Mais ces mêmes infrastructures, précisément parce qu’elles sont intégrées à la mobilité militaire européenne et à celle de l’OTAN, pourraient devenir des cibles stratégiques en cas de guerre majeure en Europe. Dans la perspective d’une éventuelle Troisième Guerre mondiale, la Croatie pourrait ainsi enfin disposer d’infrastructures dont elle ne pourrait pas profiter longtemps. Leur valeur économique pourrait simultanément devenir une vulnérabilité géopolitique.
Les infrastructures croates acquièrent donc une double fonction : économique à l’égard des marchés mondiaux, et stratégique à l’égard du flanc oriental de l’OTAN et de l’espace bordant la Russie. Les investissements européens ne relèvent donc pas uniquement d’une politique de développement. Une part croissante de ces infrastructures remplit également une fonction sécuritaire.
Cette dimension est particulièrement importante pour Rijeka, qui cherche à se positionner comme une porte d’entrée du commerce international et à relier l’Europe centrale aux marchés mondiaux. La fonction économique du port rencontre ainsi la fonction sécuritaire des corridors de transport. La Croatie se trouve à l’intersection de deux fonctions qui ne sont pas nécessairement contradictoires, mais qui ne sont pas non plus dépourvues de risques.
La Croatie, « caisse de résonance » de l’Alliance atlantique
Dans cette configuration, la Croatie occupe une position particulièrement sensible. Elle n’est pas une grande puissance militaire. Elle ne dispose ni d’un capital mondial ni d’une stratégie géopolitique comparable à celle des grandes puissances. Mais elle se trouve sur un espace de transport stratégique et appartient aux principales institutions qui structurent aujourd’hui l’architecture de sécurité : l’UE, l’OTAN et la 3SI.
La Croatie fonctionne ainsi aujourd’hui comme une caisse de résonance de l’Alliance atlantique. Les priorités stratégiques de l’Alliance se transforment rapidement en politiques nationales dans les domaines des infrastructures, de l’énergie et de la sécurité. Dans le même temps, la capacité propre du pays à en évaluer les conséquences à long terme demeure relativement faible.
Il ne faut pas considérer ce phénomène comme une question de loyauté envers l’Alliance. La Croatie est membre de l’OTAN et ses obligations découlent de cette appartenance. Le problème est ailleurs : l’appartenance à une alliance ne dispense pas de disposer d’une stratégie géopolitique propre.
Si les corridors d’infrastructure sont construits selon les priorités de la mobilité militaire, si la Croatie s’intègre à l’architecture sécuritaire du flanc oriental et si les connexions énergétiques sont réorientées afin de réduire la dépendance à l’égard de la Russie, l’État devrait parallèlement disposer de son propre centre de réflexion stratégique. Ces processus devraient être appréhendés dans leur ensemble, notamment parce que le port de Rijeka cherche à se positionner comme une porte d’entrée des flux commerciaux mondiaux.
Au lieu de cela, la politique croate agit souvent comme s’il suffisait d’être du bon côté. À Bruxelles, elle affiche sa capacité à mettre en œuvre. À Washington, sa loyauté. À ses alliés, sa disponibilité. À l’opinion publique nationale, les infrastructures sont présentées comme des projets de développement. Le risque géopolitique, lui, demeure pratiquement invisible.
L’Europe investit dans des infrastructures dont elle a manqué pendant des décennies, ce qui est en soi souhaitable. Mais ces mêmes infrastructures acquièrent simultanément une fonction dans la projection stratégique atlantique vers l’espace russe, à laquelle Moscou s’oppose résolument. La Croatie s’insère ainsi, sans stratégie propre clairement définie pour gérer les risques qui en découlent, dans une nouvelle configuration géopolitique où bénéfice économique et vulnérabilité sécuritaire progressent simultanément.
La Coalition des volontaires et la nouvelle orientation géopolitique de la Croatie
Le positionnement actif du Royaume-Uni aux côtés de l’Ukraine et son rapprochement avec l’Occident n’ont pas commencé en 2022, ni même en 2014. Leurs racines peuvent être clairement retracées jusqu’à la Révolution orange de 2004. Dès avant l’élection présidentielle ukrainienne, le Foreign and Commonwealth Office britannique finançait des projets destinés à favoriser la participation politique, le développement de la société civile et la préparation d’élections libres et équitables. Le soutien au Committee of Voters of Ukraine a notamment permis de former des volontaires à l’observation électorale indépendante. Le gouvernement britannique indiquait avoir financé, au cours des 18 mois précédents, des projets destinés à créer les conditions nécessaires à des élections démocratiques et avoir consacré 600 000 livres supplémentaires à l’élection présidentielle de 2004.²²
Le Royaume-Uni était donc activement impliqué dans le contexte politique et institutionnel dont est issue la Révolution orange, même s’il n’est pas fondé d’affirmer qu’il l’aurait lui-même organisée ou provoquée. Après les élections présidentielles contestées, Londres, avec d’autres États occidentaux, a soutenu la répétition du scrutin et la victoire de Viktor Iouchtchenko. Le Parlement britannique a également débattu de la contribution britannique au processus électoral et à la mission d’observation électorale.²³
Cette orientation politique s’est poursuivie après 2004. Après le Maïdan et la crise politique de 2013–2014, le gouvernement britannique a ouvertement soutenu la souveraineté ukrainienne et les nouvelles institutions du pays. Mais après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, le soutien britannique a également acquis une dimension sécuritaire plus explicite.
Au début de 2015, le Royaume-Uni a lancé l’Operation Orbital, une mission militaire destinée à former les forces armées ukrainiennes. Le gouvernement britannique indiquait alors explicitement que cette mission avait été lancée à la demande du gouvernement ukrainien afin de fournir une formation et des conseils aux forces armées ukrainiennes. Le Parlement britannique confirmait qu’il s’agissait d’un programme à long terme destiné à renforcer les capacités de l’armée ukrainienne. ²⁴
Autrement dit, la politique britannique à l’égard de l’Ukraine présente une continuité qui précède l’annexion de la Crimée : du soutien aux processus démocratiques et électoraux en 2004, à l’engagement politique actif pendant la crise de 2013–2014, puis à la formation militaire directe des forces ukrainiennes à partir de 2015. Boris Johnson n’est pas à l’origine de cette politique : il n’est devenu Premier ministre britannique qu’en 2019. Mais, en tant que Premier ministre, il l’a poursuivie et approfondie avec force.
Dans le contexte de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, la Croatie s’est ainsi profilée comme un membre particulièrement actif de la Coalition des volontaires, qui, sous la direction du Royaume-Uni, ne recule pas devant la cobelligérance en faveur de l’Ukraine (participation à une guerre sans déclaration formelle de guerre). Il semble dès lors que les risques assumés par la Croatie soient supérieurs aux bénéfices économiques qu’elle retire des infrastructures de transport et de logistique que la Coalition — par l’intermédiaire des mécanismes de l’UE — contribue à construire.
Une question plus large se pose alors. Grâce à son intégration atlantique, la Croatie a, en théorie, atteint un niveau satisfaisant de démocratisation de la société. Mais les nouvelles orientations géostratégiques du pays n’ont pratiquement fait l’objet d’aucun débat public. Elles sont nouvelles parce qu’elles diffèrent sensiblement de celles qui avaient été publiquement affichées lorsque la Croatie a décidé d’adhérer à l’Alliance atlantique.
Il importe à cet égard de rappeler quelle était la politique d’élargissement de l’Alliance atlantique au cours des années 1990. Après la fin de la guerre froide et la dissolution de l’Union soviétique, l’élargissement de l’OTAN vers l’Europe centrale et orientale n’était pas publiquement présenté comme une politique de confrontation avec la Russie. Au contraire, un cadre institutionnel de coopération avec Moscou se mettait simultanément en place, notamment à travers le Partenariat pour la paix et l’Acte fondateur OTAN-Russie de 1997, par lequel l’OTAN et la Russie définissaient alors explicitement leur relation comme un partenariat et non comme une relation d’hostilité. L’opposition ouverte qui caractérise aujourd’hui les relations entre l’OTAN et Moscou représente donc une transformation majeure du contexte géopolitique dans lequel la Croatie avait décidé d’adhérer à l’Alliance atlantique.
Plus important encore, le gouvernement croate soutient très activement et publiquement cette politique, tant au sein de la Coalition des volontaires qu’au sein de la 3SI, tout en se trouvant en désaccord avec le commandant en chef des forces armées croates, le président de la République.
Deux problèmes se rejoignent ici : la Croatie adopte de plus en plus profondément les priorités stratégiques de l’espace atlantique sans qu’un véritable débat public ait été consacré à la transformation de sa propre position géopolitique ; parallèlement, un conflit institutionnel interne apparaît autour de questions essentielles de politique de sécurité. L’appartenance institutionnelle à l’Alliance devient ainsi plus importante que la réflexion stratégique propre du pays.
C’est précisément là que se confirme la thèse de la Croatie comme caisse de résonance de l’Alliance atlantique : ce qui émane du système de sécurité atlantique plus large devient rapidement une politique croate, tandis que la question de savoir si cette politique correspond aux intérêts à long terme de la Croatie est reléguée au second plan.
Cela, manifestement, ne semble toutefois pas inquiéter nos alliés, qui se présentent tous comme des démocraties.
Bibliographie
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17. Bartoszewicz, Monika Gabriela. “Intermarium: A Bid for Polycentric Europe.” Geopolitics 28, no. 2 (2023): 795–819. DOI: 10.1080/14650045.2021.1973439.
18. U.S. International Development Finance Corporation. “DFC and the Three Seas Initiative Investment Fund Agree to Term Sheet for up to $300 Million in Financing.” June 20, 2022.
19. Three Seas Initiative. “Joint Declaration of the Ninth Summit of the Three Seas Initiative.” Vilnius, April 11, 2024; Three Seas Initiative. “Political Declaration of the 11th Three Seas Initiative Summit.” Dubrovnik, April 28–29, 2026.
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23. House of Commons. “Foreign and Commonwealth Affairs.” Hansard, December 14, 2004.
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