DR SC. SANJA VUJAČIĆ, ANALYSTE ET COMMENTATRICE GÉOPOLITIQUE DE PARIS
Selon la femme politique américaine Ann Richards – si vous n’êtes pas à table, vous êtes au menu. L’Ukraine n’est pas à la table des négociations. Cela signifie qu’elle est au menu, depuis que la dynastie Biden, qui avait conclu un deal avec Zelensky contre Trump, a été remplacée à la Maison-Blanche justement par la dynastie Trump – explique la Dr sc. Sanja Vujačić, analyste et commentatrice géopolitique, directrice du programme de recherche SEE de l’institut parisien IDII (http://idii.global/en/sanja-vujacic), qui ajoute :
– Rappelons-le, l’objectif clé de la guerre en Ukraine n’était pas l’indépendance d’une Ukraine théoriquement indépendante (la présence russe étant quadrillée par des bases de la CIA, du MI6 et leurs mercenaires), mais son intégration euro-atlantique, afin de maintenir la domination anglo-américaine en Europe, que les Russes ne reconnaissent pas sur leur territoire ni dans leur voisinage proche. La toile de fond du conflit décennal dans l’est de l’Ukraine a été la guerre idéologique entre l’atlantisme (la gauche et la droite classiques européennes, ainsi que les progressistes de Biden) et l’euro-asiatisme (les conservateurs russes et américains). Avec la victoire de Trump aux élections américaines, c’est l’option conservatrice – donc la Russie – qui l’a emporté dans cette guerre idéologique. Un dialogue s’est imposé entre les conservateurs Trump et Poutine. La victoire idéologique russe a été précédée de ses succès militaires : l’annexion de la Crimée et des régions ukrainiennes actuelles de l’ancienne Novorossiya – une composante de l’Empire russe qui avait organisé la colonisation de ce territoire par des chrétiens de différentes nationalités – Ukrainiens compris ; et cela après avoir refoulé l’Empire ottoman. Les Russes n’ont pas obtenu leurs derniers succès militaires contre l’Ukraine, mais contre l’OTAN, sans l’aide stratégique et militaire de laquelle, tout comme sans les financements américains et européens, les Ukrainiens seraient incapables de se défendre. Au cours des trois années de conflit international en Ukraine, le collectivisme oligarchique occidental, né de la fusion des oligarques communistes et capitalistes sous protection anglo-américaine, a connu son apogée (le ralliement de tous les alliés derrière l’Ukraine), son implosion (l’atlantisme remis en cause par Trump) et sa restructuration avec l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump 2.0, menée par le duo Trump – Musk.
RÉPARTITION DES INTÉRÊTS
Qu’est-ce que tout cela pourrait « engendrer », Trump peut-il vraiment mettre fin à la guerre ? Qu’ont montré les réunions à Munich, à Paris… ?
– La victoire des conservateurs aux États-Unis est un contrepoids historique au progressisme, qui a « engendré » une restructuration du collectivisme oligarchique occidental, lequel s’appuie aujourd’hui autant sur la conviction de la supériorité des intelligents et des riches que sur la volonté que tous les Américains en profitent. Bien entendu, il n’est pas prévu que le peuple américain obtienne ce bénéfice annoncé aux dépens de l’oligarchie américaine, mais aux dépens d’autres peuples et de leurs oligarchies. C’est pourquoi la confusion règne parmi les oligarques européens. Selon une étude de Trendeo, la France a perdu, en 2024, 19 usines de plus qu’elle n’en a ouvert. Une telle chose n’avait pas été vue depuis 2015. La tendance se poursuit manifestement puisque, rien qu’en janvier 2025, 20 usines supplémentaires ont fermé. Cela s’explique par le fait que la caste politico-médiatique européenne a largement soutenu sans réserve le duo Biden – Zelensky, et qu’il ne lui reste aujourd’hui qu’à jouer les perdants, à Munich ou à Paris. Alors que l’Europe a été soumise pendant trois années entières au matraquage médiatique de contre-vérités/demi-vérités qui deviennent ainsi des vérités (propagande de guerre), aux États-Unis le débat démocratique contradictoire sur la guerre ou la paix en Ukraine ne s’est jamais arrêté. La volonté du peuple, issue des urnes, y a été respectée. Ce qui n’est pas tout à fait le cas dans certains pays européens (France, Roumanie, etc.). C’est pourquoi la « gifle munichoise » de J. D. Vance aux Européens est tout à fait justifiée, s’agissant du non-respect des résultats électoraux et de la liberté d’expression. Comme les Ukrainiens, les Européens ne sont pas à la table des négociations, tout simplement parce qu’ils sont les perdants de la guerre en Ukraine. Contrairement à Biden, qui, dans cette guerre, a arraché aux Russes le marché européen du gaz, assurant ainsi l’écoulement du gaz de schiste américain coûteux – dont la production avait été précédemment encouragée par l’administration Trump 1.0 -, les Européens ont également perdu l’accès aux richesses minières de l’Ukraine, qui se trouvent en grande partie sur les 20 % du territoire sous contrôle russe ; notamment l’accès aux métaux rares tant nécessaires. Autrement dit, les négociations Trump – Poutine sur la paix en Ukraine pourraient être menées selon le schéma : « Ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous se négocie » (Nikita Khrouchtchev, à l’Assemblée générale de l’ONU, le 13 octobre 1960).
C’est pourquoi les dirigeants d’Europe occidentale ont crié haut et fort qu’il n’y aurait pas d’accord sans l’Ukraine et sans l’Union. Ainsi que le fait que les Américains voudraient désormais les coloniser ; alors qu’ils l’ont déjà fait en 1945. Ils ont même affirmé qu’un « nouveau Yalta » se préparait. Pourtant, s’il s’agissait vraiment d’un « nouveau Yalta », un « nouveau Churchill » siégerait aussi, à égalité, à la table des négociations. Or il n’y siège pas. Il ne s’agit donc pas d’un partage du monde différent de ceux qui l’ont précédé, si ce n’est que les anciennes grandes puissances européennes n’y participeront pas. C’est pourquoi le président français a convoqué en urgence à Paris, pour se concerter, seulement les plus proches conseillers de Zelensky dans la catastrophe ukrainienne : au moins un million de morts et de blessés, 4,2 millions de réfugiés, 152 milliards de dégâts directs selon les estimations de l’ONU. Autrement dit, il n’a invité que les dirigeants des États européens dotés d’une armée significative, appliquant ainsi lui-même le principe trumpien de marginalisation des alliés.
En ce qui concerne la guerre, il était clair dès le début qu’il s’agissait d’une guerre par procuration (proxy), qu’une administration américaine (les démocrates) a menée de manière à ne pas participer directement aux opérations militaires, mais par l’intermédiaire des autorités ukrainiennes consentantes (Zelensky) engagées sur le terrain. En assumant ce rôle d’intermédiaire, les autorités ukrainiennes ont également pris le risque qu’une autre administration américaine (les conservateurs de Trump) mette fin à la guerre, si cela l’arrangeait. Les Européens ont pris le même risque en soutenant cette même administration américaine et son proxy.
Pourquoi la guerre en Ukraine dure-t-elle aussi longtemps ? Comment l’UE s’est-elle retrouvée dans une situation où Trump et Poutine l’ignorent ?
– Au total, pendant dix ans, la guerre en Ukraine a duré afin d’épuiser économiquement et militairement la Russie, de provoquer des troubles de politique intérieure et le départ de Poutine, dont la volonté de puissance rivalise avec celle des Anglo-Américains. Ainsi que pour permettre à l’Occident de conserver les richesses minières de l’Ukraine orientale. Cependant, ce sont l’Ukraine et l’Union qui se sont épuisées, tandis que la Russie a encore étendu son influence en Afrique et au Moyen-Orient, au détriment des puissances européennes. Les négociations de paix menées par les Européens n’ont pas abouti (les accords de Minsk). Ils ont ensuite soutenu Zelensky dans son intention de faire adhérer l’Ukraine à l’OTAN et à l’Union, contrairement à l’engagement de neutralité que l’Ukraine avait pris lorsqu’elle avait accédé à l’indépendance, tout en sachant d’avance que les aspirations du président ukrainien étaient irréalisables dans un avenir proche. Car la Russie ne voulait pas que les Ukrainiens et les Européens amènent, à ses frontières interminables, des troupes de l’OTAN hostiles, et elle a donc lancé l’opération spéciale russe, que quelqu’un doit désormais arrêter. Et c’est précisément ce que Trump essaie de faire. Il essaie d’abréger l’histoire. Il n’a plus de temps, un affrontement avec la Chine l’attend. Il a intérêt à essayer d’éloigner la Russie de sa rivale chinoise. De son côté, l’Union a eu sa chance, mais elle s’est montrée incapable de maintenir la paix ou de gagner la guerre en Europe, avec ou sans les États-Unis. C’est pourquoi Trump comme Poutine l’ignorent désormais.
L’OMBRE DE LA PALESTINE
Que nous réserve l’avenir, avec ou sans Trump, avec des visions propres à l’UE en dehors de l’influence des États-Unis ? L’UE peut-elle encore avoir confiance dans l’alliance de l’OTAN ?
– Trois décennies de politiques économiques européennes désastreuses, qui ne protègent pas les intérêts nationaux des membres de l’Union, et une Union conçue comme une fabrique de normes de luxe, que seule elle-même suit puisqu’elle n’a pas développé son propre « marteau » (une puissante force militaire et diplomatique) pour les imposer aussi aux autres, finiront par transformer toute l’Europe en un marché attractif pour les surplus de production des États industriels, et par étouffer complètement la production nationale. Comme les États-Unis, la Russie ou la Chine, l’Union ne peut avoir confiance qu’en une alliance d’États européens reposant sur leur propre vision du monde. Toutefois, il est peu probable que les dirigeants européens actuels soient capables d’une telle alchimie. Le fait que le problème de l’OTAN et de l’UE ne réside pas dans les moyens matériels que les Européens consacrent à la défense (comme l’affirme Trump) est le mieux illustré par le fait que l’ensemble des Européens consacre 350 milliards d’euros à la défense, contre 170 pour les Russes. Avec leur budget, les Russes atteignent les objectifs fixés et étendent leur influence dans le monde, tandis que les Européens, avec un budget plus de deux fois supérieur, ne sont même pas en mesure d’approvisionner l’Ukraine en armes. Les mêmes conseillers, toujours aussi âgés, des dirigeants européens, après trois années à dénoncer la « folie de Poutine », s’en sont maintenant pris aussi à Trump. Tous, sauf eux-mêmes, sont coupables des échecs européens, et l’on peut d’autant plus croire que, préoccupés par leur propre maintien au pouvoir à tout prix, ils accrocheront leurs wagons au train de l’OTAN, peu importe où il mène. C’est-à-dire, bien que l’on sache que Donald Trump le conduit vers le Moyen-Orient, qui est au centre de ses intérêts et qui a inspiré une nouvelle mission civilisatrice américaine : un messianisme autosatisfait au service du big business.
Il sera intéressant d’observer comment les États catholiques européens parviendront à expliquer à leurs citoyens et à leurs fidèles pourquoi, aux côtés de Trump et des chrétiens évangéliques, ils envisagent d’attendre le Messie – qui, par conséquent, ne serait pas Jésus-Christ – sur les anciens territoires palestiniens « nettoyés » de leurs Palestiniens. En effet, la nouvelle politique de Trump au Moyen-Orient est celle des chrétiens évangéliques (membres des Églises anglicane, réformée, évangélique, baptiste et autres), qui ont soutenu la création de l’État juif en Palestine, plus encore que la communauté juive elle-même. Ils sont convaincus que, pour que le Messie revienne sur Terre, il est nécessaire que les Juifs disposent de la terre que Dieu leur a donnée (la terre de Palestine) ; ainsi que les Américains, tout comme les Israéliens, soient un peuple « élu ». C’est là une pierre d’achoppement possible dans le développement futur des relations Trump – Poutine.