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S. Vujačić: Nova civilizatorska misija Trumpova zapada: Mesijanizam u službi Big Businessa (1)
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sanja vujacic

Rédactrice en chef

La politique européenne du double standard en Europe et au Moyen-Orient

Après avoir gouverné par la peur du Covid-19, les dirigeants européens entendent désormais gouverner par la peur de la Russie, au prix d’un nouvel appauvrissement des contribuables français et européens.

« Celui qui veut diriger un orchestre doit tourner le dos au public », affirme Max Lucado, pasteur et écrivain texan dont les ouvrages ont été lus par plus de 125 millions de personnes.

Parmi ses admirateurs figurent sans doute aussi les dirigeants européens. Comment expliquer autrement qu’ils appliquent sa maxime avec un tel zèle ? Non seulement les chefs d’orchestre européens tournent le dos à leurs opinions publiques lorsqu’il est question de sécurité, mais ils le font également lorsqu’il s’agit d’expliquer comment ils comptent alléger le portefeuille des citoyens au nom de cette même sécurité.

Lors de l’élection présidentielle américaine, où les candidats à la direction de l’orchestre n’ont pas tourné le dos à leur public mais lui ont offert le choix de la musique qui serait jouée par le vainqueur, les dirigeants européens ont misé sur le mauvais candidat.

Aujourd’hui pourtant, ils ne semblent pas disposés à assumer les conséquences de ce pari pour le public européen.

Les conséquences peuvent se résumer en deux phrases.

Si les Européens souhaitent poursuivre une hostilité vieille de quatre-vingts ans à l’égard de leur premier voisin continental, la Russie, ils le feront à leurs propres frais.

S’ils souhaitent en même temps continuer à suivre la politique américaine au Moyen-Orient, cela signifiera officiellement qu’ils appliquent une politique de double standard : l’un pour l’Europe, l’autre pour le Moyen-Orient.

Cette politique de deux poids, deux mesures — autrement dit cette incohérence — explique pourquoi la parole européenne n’est plus véritablement écoutée dans le monde.

L’achat de la protection américaine par enchères

Il est évident que les dirigeants européens refusent d’assumer la responsabilité de leurs propres échecs, qu’ils attribuent volontiers à Donald Trump et à Vladimir Poutine — condition préalable indispensable à toute avancée, pourtant sans cesse annoncée, vers une autonomie stratégique européenne et une véritable armée européenne.

Il ne reste dès lors qu’une option : l’achat de la protection américaine par un système d’enchères.

Les dirigeants européens, aux côtés de leur « héros » Volodymyr Zelensky, ont déjà placé sur la table de négociation de Donald Trump les ressources minières ukrainiennes ainsi que 250 milliards de dollars d’avoirs russes « gelés » en Occident, accumulés au fil des vagues successives de sanctions européennes contre Moscou.

Cependant, il n’est pas évident de comprendre pourquoi Donald Trump, au-delà du respect des formes diplomatiques, choisirait de conclure un accord avec eux, alors qu’une grande partie des richesses minières ukrainiennes — notamment les métaux rares les plus recherchés — se trouve déjà sous contrôle russe.

Dans ce contexte, il apparaît plus rationnel pour Washington de négocier directement avec Moscou.

La question de la confiscation des avoirs russes

La confiscation annoncée des avoirs russes temporairement gelés demeure elle aussi hautement contestable. Dans les faits, l’Occident en bénéficie déjà indirectement : Euroclear Bank, basée en Belgique et dépositaire de ces fonds, en tire environ 3 milliards d’euros de profits annuels, somme qui est théoriquement réaffectée au soutien de l’Ukraine.

Au-delà des considérations juridiques, une telle confiscation pure et simple ouvrirait la voie à des mesures de rétorsion symétriques, notamment la saisie d’actifs occidentaux dans la zone d’influence russe. Cette perspective contribue à expliquer pourquoi les dirigeants d’Europe occidentale envisagent désormais eux-mêmes de mobiliser des ressources financières supplémentaires « pour la poursuite de la défense de l’Ukraine — après laquelle viendra leur propre tour ».

Dans ce contexte, Bruxelles évoque des besoins financiers de l’ordre de 800 milliards d’euros, tout en réorientant progressivement son discours : de la défense de l’Ukraine vers la défense de l’Europe elle-même.

La centralité du dispositif français

Au cœur de ce dispositif, le président français occupe une position singulière. Celle-ci apparaît d’autant plus paradoxale que la France dispose déjà d’une armée crédible et d’un parapluie nucléaire autonome.

Contrairement aux prescriptions de certaines politiques écologistes européennes, les gouvernements successifs n’ont ni démantelé les centrales nucléaires françaises ni désarmé la dissuasion stratégique du pays. En revanche, ils ont progressivement affaibli l’héritage gaullien d’autonomie stratégique et de souveraineté militaire, construit précisément sur la méfiance du général de Gaulle à l’égard des Anglo-Américains — une méfiance que ses successeurs n’ont pas partagée.

Le retour de la France dans la structure de commandement intégré de l’OTAN illustre ce basculement. Dans ce cadre, l’idée actuelle d’une autonomie européenne se substitue à une autonomie française préexistante, désormais largement érodée.

Le président Macron évoque ainsi l’extension d’un « parapluie nucléaire français » à l’échelle européenne, tout en conservant, de facto, le contrôle exclusif de la décision stratégique ultime. Une telle proposition suscite d’importantes réserves en France, notamment parmi les courants souverainistes : pourquoi partager une capacité de dissuasion que d’autres États n’ont ni financée ni construite ?

Plus largement, cette insistance sur la menace russe interroge, dans la mesure où la France demeure le seul État de l’Union disposant d’une dissuasion nucléaire pleinement opérationnelle.

Certains observateurs y voient une instrumentalisation politique du discours sécuritaire, permettant de mobiliser des ressources supplémentaires pour une défense européenne en construction — à l’image d’autres logiques budgétaires déjà observées ailleurs.

Dans le même temps, les contraintes budgétaires françaises restent fortes, le pays dépassant déjà les seuils de déficit recommandés par les règles européennes. Dans ce contexte, certains technocrates de Bruxelles proposent que les dépenses liées à cet effort de défense ne soient pas intégrées dans les limites budgétaires des 3 %, afin de faciliter leur financement.

Le modèle du « quoi qu’il en coûte » et la facture sécuritaire européenne

Connu pour sa logique du « quoi qu’il en coûte » — forgée dans la gestion des crises pandémiques — et pour avoir transformé la France, avec sa politique anti-russe dont les effets boomerang se sont traduits par une inflation ressentie dans toute l’Europe, en un État plus endetté que la Grèce, Emmanuel Macron, souvent surnommé le « Mozart de la finance », entend poursuivre dans la même direction.

Après la peur du virus, c’est désormais la peur des Russes qui est mobilisée pour continuer à ponctionner les ressources déjà limitées des contribuables français et européens.

Et ce, alors même qu’il apparaît clairement que le problème de l’OTAN et de l’Union européenne ne réside pas principalement dans les montants consacrés à la défense, contrairement à ce qu’affirme Donald Trump.

Aujourd’hui déjà, les Européens consacrent ensemble environ 350 milliards d’euros à leur défense, contre environ 170 milliards pour la Russie. Avec un budget militaire inférieur de plus de moitié, la Russie parvient pourtant à atteindre ses objectifs stratégiques, à étendre son influence internationale et à conduire des opérations militaires sans recourir à une mobilisation générale ni à l’arme nucléaire.

L’Europe, en revanche, malgré des moyens financiers supérieurs, peine même à assurer un approvisionnement militaire stable de l’Ukraine.

Dans ce contexte, les dirigeants d’Europe occidentale continuent d’évoquer une « autonomie stratégique européenne », tout en participant simultanément à un système d’enchères pour l’achat de protection américaine orchestré par le président Donald Trump.

La restructuration proposée aux Européens implique une réindustrialisation de l’Union et des réformes structurelles dont les effets ne pourraient se matérialiser qu’à l’horizon de plusieurs décennies, compte tenu de la complexité décisionnelle des vingt-sept États membres.

Dans les faits, à court terme, l’Europe — dont la seule véritable stratégie commune a longtemps été l’atlantisme — ne dispose guère d’alternative autre que celle consistant à acheter une protection américaine qu’elle pensait jadis acquise de manière inconditionnelle.

Il était pourtant facile de constater que, depuis l’administration Obama, l’Europe n’est plus au centre des priorités stratégiques américaines, celles-ci s’étant progressivement déplacées vers la zone indo-pacifique.

Les mêmes conseillers qui ont recommandé aux dirigeants européens des politiques perdantes leur suggèrent aujourd’hui de ne pas reconnaître leur échec, s’ils souhaitent conserver leur position confortable aux côtés de ceux qui les entourent.

Comme souvent, la facture la plus lourde sera payée par les États d’Europe de l’Est, auxquels il est conseillé de poursuivre, « avec courage » et à l’image du héros Zelensky, les tentatives consistant à « passer la tête à travers le mur russe ».

Le sauvetage des progressistes

Depuis la rencontre Trump-Zelensky dans le Bureau ovale — organisée, selon certains, par les milieux progressistes européens au bénéfice du président ukrainien, et au cours de laquelle celui-ci aurait été publiquement « corrigé » — l’essentiel des efforts semble désormais consacré à sauver les progressistes européens de Donald Trump.

Après Vladimir Poutine et d’autres « dictateurs », Trump est à son tour traité de « fou ». Les responsables progressistes ne cessent de multiplier les réunions. Ils ne se disent même plus offusqués par les « remontrances de Munich » de J. D. Vance, relatives à leur manque de respect des résultats électoraux et de la liberté d’expression.

Pendant trois ans, l’Europe a été soumise à un traitement médiatique intensif fait d’informations biaisées, où demi-vérités et approximations ont progressivement acquis le statut de vérité — dans un contexte de propagande de guerre. Aux États-Unis, en revanche, le débat démocratique contradictoire sur la guerre ou la paix en Ukraine ne s’est jamais interrompu, et la volonté populaire, quelle qu’elle soit mais issue des urnes, y a été globalement respectée. Ce qui n’a pas toujours été le cas dans certains pays européens (France, Roumanie, etc.).

Occupés avant tout par leur propre maintien au pouvoir à tout prix, les dirigeants progressistes européens se trouvent aujourd’hui face à un choix décisif.

Le premier choix : saboter le rapprochement américano-russe

Le premier scénario consiste à miner la normalisation des relations entre les États-Unis et la Russie, ainsi que les négociations de paix ou de cessez-le-feu en Ukraine, avec, en toile de fond, le risque d’un embrasement menant à une troisième guerre mondiale.

Pourquoi ? Parce que, dans la lecture idéologique du conflit entre atlantisme et eurasisme, l’arrivée de Donald Trump au pouvoir aurait marqué, selon cette grille d’analyse, une victoire de l’eurasisme — autrement dit du conservatisme incarné par la Russie. Une défaite que les progressistes européens refusent d’admettre.

C’est dans ce contexte que Trump a rappelé aux Européens qu’« il y a un océan entre les États-Unis et l’Europe », soulignant la nécessité de mettre fin à une guerre que l’Europe, sans le soutien américain, n’est de toute façon pas en mesure de gagner.

Cette réalité était déjà connue avant même que les dirigeants européens n’apportent leur soutien au président Zelensky dans sa volonté d’arrimer l’Ukraine à l’OTAN et à l’Union européenne, en contradiction avec l’engagement de neutralité pris par l’Ukraine lors de son indépendance, obtenue par une séparation pacifique de l’URSS (à la différence du cas croate lors de la dissolution de la Yougoslavie).

Les dirigeants européens savaient donc, dès l’origine, que les ambitions du président ukrainien étaient difficilement réalisables à court ou moyen terme. La Russie, puissance nucléaire, refusait en effet de voir une alliance militaire perçue comme hostile s’installer sur ses frontières immenses. C’est dans ce contexte qu’a été lancée l’« opération militaire spéciale », que certains estiment qu’il faudra bien, à un moment donné, arrêter.

C’est précisément ce que tente aujourd’hui Donald Trump : raccourcir le conflit et substituer à la confrontation militaire une forme de guerre commerciale généralisée.

Le temps presse, car l’enjeu stratégique majeur des États-Unis reste leur rivalité avec la Chine. Dans cette perspective, il leur serait utile de détacher la Russie de « l’étreinte chinoise ».

De leur côté, les Européens ont eu leur chance, mais se sont révélés incapables ni de maintenir la paix ni de gagner la guerre en Europe, avec ou sans les États-Unis. Personne ne leur avait pourtant assigné un tel rôle, même si François Hollande et Angela Merkel ont reconnu publiquement que les accords de Minsk, qu’ils étaient censés superviser, visaient avant tout à « donner du temps à l’Ukraine ».

On peut dès lors se demander ce qu’impliquerait une nouvelle implication européenne dans des missions de maintien de la paix.

Le choix alternatif de l’Union

L’autre option pour l’Union européenne consisterait à accepter la stratégie de Donald Trump visant à détacher la Russie de la Chine, en favorisant un rapprochement avec la première, et à soutenir ainsi le principal allié américain dans son affrontement avec Pékin au sein du nouveau centre économique mondial : l’Indo-Pacifique.

Pour l’instant, toutefois, c’est plutôt la logique du premier scénario qui domine, les progressistes européens estimant pouvoir « vendre cher leur peau ». Ils refusent d’accepter la contre-tendance historique naturelle au progressisme, à savoir la recomposition de l’architecture oligarchique occidentale autour des États-Unis — une forme de collectivisme oligarchique libéral, parfois décrit comme une fusion implicite entre élites libérales et anciennes élites issues de systèmes plus autoritaires — telle qu’elle a été validée, en partie, par l’électorat américain.

Et cela ne relève pas uniquement d’un choix idéologique.

Les progressistes libéraux européens ne s’opposent pas fondamentalement au concept trumpien. Celui-ci repose lui aussi sur l’idée de supériorité des élites économiques et intellectuelles, combinée à la volonté que les bénéfices de cette domination reviennent d’abord aux citoyens américains, au détriment des autres nations et de leurs propres élites.

Ce qui les dérange surtout, en réalité, c’est de ne pas être inclus dans le cercle des « peuples élus » — celui des États-Unis et de leurs alliés privilégiés — investis, selon cette logique, d’une mission civilisatrice à l’égard des autres peuples considérés comme « barbares », et destinés à en tirer avantage.

C’est pourquoi ils s’emploient bruyamment à « sauver le bon soldat Zelensky », même si les résultats de leur action passée en matière de préservation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine laissent peu de place au doute.

Ils apparaissent ainsi comme les derniers défenseurs d’une globalisation dérégulée vieille de trente ans et d’un progressisme de soixante ans, dont la caricature contemporaine est le mouvement woke — que Donald Trump entend précisément contenir.

La contradiction stratégique européenne

Ce qui n’est plus pris en compte, c’est que le progressisme est devenu contre-productif pour la capacité de domination occidentale du monde, et que le conservatisme s’est imposé comme une contrepartie naturelle, de la même manière que le progressisme — entendu comme individualisme — s’était auparavant imposé comme une réponse historique au communisme collectiviste.

Une approche rationnelle consisterait à préserver les acquis positifs de l’ère progressiste, à en corriger les faiblesses, à s’adapter aux nouvelles règles du jeu international et, simultanément, à se distancier des nouvelles théories anglo-américaines de domination qui conduisent à une impasse — comme l’avait fait en son temps la théorie nazie dans un autre contexte historique.

Mais tel n’est pas le choix retenu.

Cette fois-ci, les dirigeants européens refusent le reformatage stratégique américain, malgré le fait que nombre des politiques progressistes qu’ils défendent ont elles-mêmes été conçues aux États-Unis avant d’être exportées vers l’Europe et le reste du monde.

Il leur serait difficile, en effet, de justifier les innombrables victimes ukrainiennes d’une diplomatie défaillante et d’une stratégie de guerre mal calibrée, ainsi que les 4,2 millions de déplacés ukrainiens et l’ampleur des destructions matérielles.

Dans ce contexte, ils cherchent d’un côté à conserver leur rôle moral en Europe, à travers l’ancienne mission civilisatrice : la diffusion d’une vision progressiste de la démocratie fondée sur l’expansion des droits et libertés individuels — une politique à laquelle, après la Russie et une grande partie du monde, même les États-Unis semblent désormais moins attachés.

De l’autre côté, au Moyen-Orient, conformément aux orientations de l’administration Biden, ils continuent de soutenir sans réserve l’ensemble des opérations israéliennes, adoptant ainsi de facto une partie de la nouvelle politique américaine dans la région.

Ils se retrouvent ainsi alignés, volontairement ou non, sur une nouvelle forme de doctrine américaine : une mission civilisatrice renouvelée, marquée par un messianisme assumé au service du big business — une orientation dont une grande partie de l’opinion publique européenne n’a jamais été réellement informée.

La nouvelle mission civilisatrice américaine

Il apparaît clairement qu’il s’agit là d’une nouvelle illustration des innombrables incohérences des chefs d’orchestre européens. Ceux-ci ne sont toujours pas disposés à se tourner vers leur public pour lui demander quelle musique il souhaite entendre. Ils se cramponnent à leur baguette de direction et n’ont manifestement aucune intention de la céder. Les critiques se brisent sur leurs dos tournés. Le répertoire reste inchangé, preuve que toute forme d’autocritique leur est également étrangère.

Ils n’ont pas expliqué à leurs opinions publiques que la politique moyen-orientale de Donald Trump s’inscrit dans la continuité des évangéliques américains[2] — issus des traditions anglicane, réformée, évangélique, baptiste et autres — qui ont, parfois plus encore que les communautés juives elles-mêmes, soutenu la création d’un État juif en Palestine. Leur conviction repose sur l’idée que le retour du Messie sur Terre suppose que le peuple hébreu dispose de la terre que Dieu lui aurait donnée, et que les Américains, au même titre que les Israéliens, constituent un « peuple élu ».

Dans ce contexte, il sera intéressant d’observer comment les dirigeants européens des États à majorité catholique parviendront à expliquer à leurs citoyens et à leurs fidèles leur adhésion à une nouvelle mission civilisatrice occidentale au Moyen-Orient : un messianisme autosatisfait au service du big business.

Parviendront-ils à justifier, aux côtés de Trump et des évangéliques, l’idée d’attendre la venue du Messie sur d’anciens territoires palestiniens « nettoyés » de quelque deux millions de Palestiniens — un Messie qui, par ailleurs, ne serait pas Jésus-Christ ?

Politique des doubles standards et fractures internes européennes

Dans ce contexte, que dire sinon que, pour la sécurité européenne, les conflits internes entre progressisme et conservatisme américains sur le sol européen sont aujourd’hui potentiellement plus dangereux que les figures de « dictateurs » que seraient Poutine ou Trump.

S’y ajoute surtout la politique européenne des doubles standards, qui fait que la parole et les actions de l’Europe suscitent davantage de dérision que de considération sur la scène internationale. Le monde accepte aujourd’hui l’idée que la Russie soit l’agresseur en Ukraine ; mais il n’oublie pas que l’Occident l’a également été au Vietnam, en Corée ou en Irak.

Il observe aussi la constance du soutien européen à l’État de Netanyahu, parfois plus marqué que celui d’une partie de la société israélienne elle-même. Il convient de rappeler qu’il s’agit d’un État dont la « colonne vertébrale militaire » reste les États-Unis, qui fournissent environ 92 % de ses besoins en armement (données SIPRI, 2017–2021), tant pour la défense que pour les opérations liées aux territoires palestiniens.

Même cela n’a pas suffi à freiner les soutiens européens, notamment français et britanniques, aux dernières opérations visant à défendre cet État contre les attaques des populations autochtones du Moyen-Orient et de leur allié iranien. À aucun moment ne semble avoir été prise en compte la réalité selon laquelle cet État a déjà, dans sa courte histoire, enfreint impunément 229 résolutions des Nations unies.

Pas davantage n’a été interrogée la nature de la nouvelle politique américaine au Moyen-Orient, inaugurée par Donald Trump lors de son premier mandat, consolidée sous Joe Biden, puis réaffirmée sous Trump 2.0 sous une forme de messianisme autosatisfait au service du big business — une véritable mission civilisatrice occidentale.

Une mission tournée autant contre les populations chrétiennes autochtones du Moyen-Orient que contre ses populations musulmanes.

Dès lors, une question demeure : comment cette nouvelle mission civilisatrice américaine s’est-elle formée, et comment les Européens en sont-ils venus à s’y rallier ?

Soutien à la création de l’État d’Israël en 1948

Le premier élément d’explication réside dans le fait qu’historiquement, aux États-Unis, les chrétiens évangéliques[3] ont soutenu la création d’un État juif en Palestine davantage encore que certains segments de la communauté juive elle-même. Non seulement parce qu’ils sont convaincus que le retour du Messie sur Terre suppose que le peuple hébreu dispose de la terre que Dieu lui aurait promise, mais aussi parce que les Américains, au même titre que les Juifs, partagent fortement l’idée d’être un « peuple élu ». Dans ce contexte, en 1948, le président américain Harry S. Truman, croyant fervent, reconnut immédiatement l’État d’Israël. Le traumatisme de la Shoah (5 à 6 millions de Juifs assassinés) était encore récent, et les États-Unis, qui se présentaient alors comme le gendarme du monde, assumèrent une responsabilité morale dans la protection du peuple juif. Par leur soutien à l’État hébreu, les États-Unis consolidèrent également leur position de leader mondial.

Une alliance renforcée durant la Guerre froide

Pendant la Guerre froide, Israël devint pour le bloc occidental, dirigé par les États-Unis, un point d’appui stratégique majeur au Moyen-Orient. Le monde arabe, engagé dans des dynamiques de modernisation, se rapprochait alors davantage du bloc de l’Est et de l’Union soviétique. C’est dans ce contexte que, lors de la guerre du Kippour en 1973 opposant des armées arabes à Israël, les États-Unis apportèrent un soutien décisif à Israël, notamment par l’organisation d’un pont aérien massif.

À la fin de la Guerre froide, la valeur stratégique d’Israël aux yeux de Washington diminua partiellement. Les relations entre les deux pays fluctuèrent ensuite selon les administrations américaines, en fonction des priorités internationales et des intérêts des États-Unis au Moyen-Orient.

L’alliance, cependant, perdura, Israël restant un partenaire stable dans la stratégie américaine de lutte contre les groupes qualifiés de terroristes et face à ce qui était perçu comme la menace iranienne dans la région. Au fil du temps, cette relation s’inscrivit dans une logique plus large de stabilisation régionale, mais aussi d’alignement structurel sur les priorités stratégiques américaines au Moyen-Orient.

La question israélienne au cœur de la politique intérieure américaine

Enfin, le soutien inébranlable des États-Unis à Israël aujourd’hui s’explique largement par la configuration de la politique intérieure américaine.

La communauté juive libérale aux États-Unis tend à soutenir les dirigeants démocrates et se montre souvent critique à l’égard de Benjamin Netanyahou. À l’inverse, ce dernier bénéficie d’un soutien particulièrement marqué des chrétiens évangéliques, qui constituent une part importante de la base électorale du Parti républicain et de Donald Trump.

Par ailleurs, l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), principal lobby pro-israélien aux États-Unis, figure parmi les organisations d’influence les plus puissantes du pays. Son engagement en faveur d’Israël est tel qu’il apparaît, dans certaines analyses, plus structuré et plus constant que celui d’une partie de la communauté juive américaine elle-même. Il joue un rôle central dans la mobilisation des responsables politiques américains en faveur des positions israéliennes.

Ainsi, la politique américaine vis-à-vis d’Israël ne peut être comprise uniquement à travers le prisme de la diplomatie internationale : elle est profondément enracinée dans les équilibres, les clivages et les alliances de la politique intérieure américaine.

La guerre d’Israël contre le Hamas a fracturé le camp démocrate américain

La guerre à Gaza, déclenchée après l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, a profondément fragilisé le soutien jusque-là largement inconditionnel des démocrates américains à Israël.

Une partie des jeunes électeurs démocrates a accusé le président Joe Biden d’être un « complice de Netanyahou », tandis que les républicains ont, de leur côté, maintenu un soutien massif au Premier ministre israélien, dans une lecture du conflit souvent formulée comme un affrontement entre la « civilisation occidentale » et des « barbares ».

La démocrate Kamala Harris a pris ses distances avec le dirigeant israélien, consciente que le soutien sans réserve à Israël peut détériorer l’image internationale des États-Unis. Toutefois, cette prise de distance a souvent été perçue comme une manœuvre de politique intérieure, d’autant plus que l’administration Biden, malgré ses promesses initiales de rééquilibrer la ligne très pro-israélienne héritée de la première administration Trump, a finalement repris l’essentiel de ses orientations stratégiques au Moyen-Orient.

Joe Biden est même allé jusqu’à envisager l’élargissement des accords de normalisation entre Israël et plusieurs pays arabes, y compris l’Arabie saoudite, dans la continuité des dynamiques de rapprochement régional, malgré l’absence de résolution du « dossier palestinien ». C’est dans ce contexte qu’est survenu le raid sanglant du Hamas du 7 octobre, interprété par certains comme une réaction à ces processus de normalisation perçus comme une marginalisation de la cause palestinienne, ainsi qu’à la fermeté du soutien occidental à la riposte israélienne.

Le retour triomphal de Donald Trump au pouvoir a ajouté à ce soutien à Benjamin Netanyahou et à ses alliés les plus radicaux une dimension supplémentaire, non seulement stratégique — liée notamment aux enjeux énergétiques du Moyen-Orient et aux nouvelles routes commerciales occidentales comme l’IMEC — mais aussi symbolique et quasi mystique.

Dans cette lecture, la mission des « peuples élus » consisterait à contrôler les territoires des populations autochtones du Moyen-Orient, afin que les Hébreux et les Américains, considérés comme peuples « élus », puissent disposer des terres que Dieu leur aurait attribuées, en attendant le retour du Messie sur Terre.

La question qui se pose est la suivante : comment Donald Trump s’est-il retrouvé à la tête des forces chargées de mettre en œuvre cette nouvelle mission civilisatrice des « peuples élus » ? D’autant plus si l’on prend en compte le fait que, interrogé sur la question israélo-palestinienne lors de sa première campagne présidentielle, Trump avait alors affirmé avec insistance sa « neutralité ».[4]

Trouvez la réponse à cette question dans la deuxième partie de cet essai (2e partie).

Bibliographie

[1] La « mission civilisatrice » désigne une théorie élaborée au sein des puissances coloniales européennes, notamment en France, selon laquelle les nations dites « civilisées » se seraient vu attribuer la mission d’« élever » et de transformer des populations considérées comme « non civilisées », qualifiées historiquement de « païennes », « sauvages » ou « barbares ».

[2] Les chrétiens évangéliques cherchent à appliquer l’Évangile et les Écritures dans la vie quotidienne, en particulier dans les domaines du mariage et de la famille. Ils sont issus du mouvement de la Réforme protestante initié par Martin Luther en 1517.

[3] SCOTT, Eugene, « Trump pledges to be “neutral guy” in Israel-Palestinian negotiations », CNN, 19 février 2016.

[4] SCOTT, Eugene, « Trump pledges to be “neutral guy” in Israel-Palestinian negotiations », CNN, 19 février 2016.

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