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Intervju za Novi list : Sanja Vujačić: 'Stvarni jamac mira sjedi u Bijeloj kući, ali njegov je mir interesna igra moći'
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sanja vujacic

Rédactrice en chef

Darko Jerković, Novi list

Le Comité pour la paix de Trump ne modifie pas la logique actuelle de l’ordre international. Il se contente de l’énoncer ouvertement. Sanctions, droits de douane, menaces, accords bilatéraux. Confusion entre la puissance de l’État et les intérêts privés. La sécurité est offerte, mais au prix de concessions de souveraineté.

« Nous vivons un moment de crise où les dirigeants européens justifient leurs propres échecs stratégiques en remettant en cause la santé mentale du président américain, plutôt qu’en s’interrogeant sur la stratégie américaine, toujours la même, dont ils ont eux-mêmes été les partisans », déclare la Dr Sanja Vujačić, analyste géopolitique basée à Paris, avant d’ajouter :

« La Maison-Blanche et le Pentagone viennent de confirmer la continuité stratégique : l’Amérique de Trump reste fidèle à la vision géopolitique de Brzezinski, selon laquelle l’Eurasie constitue la clé de la puissance mondiale. La seule différence réside dans la manière dont les États-Unis expriment leur volonté de puissance. Aux blocs militaires et économiques rigides ainsi qu’aux lourdes institutions internationales développées par ses prédécesseurs, Trump ajoute une diplomatie transactionnelle, la pression et la recherche de gains rapides afin d’empêcher l’émergence de toute puissance ou alliance susceptible de dominer cet immense espace et ses ressources. Ironiquement, cette puissance aurait pu être une Europe alliée à la Russie, capable de rivaliser à armes égales avec la Chine et les États-Unis. Mais, dans ce cas, les Britanniques, les Français et les Allemands n’auraient plus occupé le premier rôle… »

Pas une alternative

D.J. : Que cache le Comité pour la paix de Trump ? Est-ce le début de la fin des Nations unies ?

S.V. : Il s’agit d’un nouvel instrument de la « diplomatie privée » de Trump, dépourvu de tout fondement institutionnel. Il ne s’inscrit pas dans des institutions formelles, stables et capables de le mettre en œuvre, de le contrôler et d’en assurer la pérennité indépendamment des individus. Son objectif est de contrer plus efficacement le réseau des États membres des BRICS que ne peuvent le faire les structures rigides des blocs occidentaux. Il est plus agile parce qu’il permet d’interagir simultanément avec tous les acteurs des relations internationales, sans chercher à s’attacher durablement à un seul centre de pouvoir.

Le Comité pour la paix de Trump peut produire des victoires rapides, mais pas une influence durable, laquelle exige un soutien institutionnel. La Russie et la Chine en sont pleinement conscientes. La prochaine administration américaine pourrait aisément réintégrer les accords conclus par Trump dans les cadres diplomatiques traditionnels, comme l’avait fait l’administration Biden. C’est pourquoi ni Xi Jinping ni Vladimir Poutine, qui ont tous deux assuré la continuité de leur pouvoir à long terme, ne peuvent véritablement se fier aux accords de Trump, surtout lorsqu’ils servent avant tout à mettre en scène sa supériorité personnelle, comme c’est le cas avec ce Comité pour la paix.

Sous cet angle, le Comité pour la paix de Trump ne constitue pas une alternative aux Nations unies. Il représente plutôt un contournement temporaire des institutions internationales destiné à permettre aux États-Unis de traiter plus facilement les pays des BRICS un par un. Les initiatives de sa diplomatie privée à l’égard du Venezuela, de la Chine, de la Russie et de l’Iran au début de l’année 2026 le confirment. Les BRICS n’étant pas une alliance militaire rigide mais un réseau flexible, ils ont jusqu’à présent échappé à la logique traditionnelle des blocs de l’OTAN. C’est précisément pourquoi Trump complète rapidement les instruments existants par de nouveaux outils destinés à préserver la domination mondiale des États-Unis, dont dépend également la domination des puissances d’Europe occidentale sur le continent européen.

D.J. : La paix est-elle devenue une affaire privée réservée aux puissants ?

S.V. : Le Comité pour la paix de Trump n’est pas une institution supplémentaire. Il constitue simplement une version plus franche de l’ordre international existant. C’est un instrument agile de sa « diplomatie privée », une sorte de droit privé des puissants. Il ne se dissimule plus derrière des centres d’influence informels tels que le Groupe Bilderberg, la Commission trilatérale ou Davos. En tant que première puissance mondiale, les États-Unis disposent du dernier mot. Trump ne détruit pas l’ordre international ; il le met à nu. Il arrache le masque de l’hypocrisie occidentale : les règles existent, mais seulement pour les autres.

Le droit international sans puissance est un droit « sans dents ». Il ne possède ni tribunaux propres, ni police, ni prisons, ni moyens autonomes d’imposer des sanctions. Il oblige les faibles. Il ne limite les puissants que lorsqu’ils acceptent eux-mêmes de l’être. Les États-Unis le démontrent ouvertement. Seul Israël traite avec Washington d’égal à égal. Les autres alliés se taisent. Des bombardements de la Serbie à l’invasion de l’Irak, en passant par les restitutions extraordinaires, Guantánamo, les frappes ciblées par drones au Pakistan, au Yémen et en Somalie, ainsi que l’enlèvement du président vénézuélien, le message est clair : les règles formelles ne s’imposent qu’à ceux qui consentent à s’y soumettre.

La Croatie en a fait l’expérience. Elle a reconnu la compétence du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Le tribunal a fonctionné. Des actes d’accusation ont été émis. Les jugements ont été exécutés. Pendant ce temps, les grandes puissances sont restées hors de portée des mêmes règles.

Le Comité pour la paix de Trump ne change pas cette logique. Il se contente de l’exprimer ouvertement. Sanctions, droits de douane, menaces, accords bilatéraux. Fusion entre la puissance de l’État et les intérêts privés. La sécurité est accordée, mais en échange de concessions de souveraineté. Les cessez-le-feu et les concessions dites « humanitaires » s’accompagnent d’un droit implicite sur le pétrole, les terres rares, l’influence politique et l’obéissance. La paix est possible. Mais elle comporte toujours un coût collatéral.

De Gaza au Kosovo

D.J. : Le Comité pour la paix de Trump instaure-t-il une nouvelle hiérarchie mondiale dans laquelle la paix s’achète et la souveraineté se perd ?

S.V. : Trump a choisi Davos — symbole des centres informels du pouvoir mondial où se rencontrent grands dirigeants politiques et puissances économiques privées — pour lancer son Comité pour la paix. Là, malgré les droits d’entrée de plusieurs millions de dollars acquittés par les grandes entreprises, il est parvenu à monopoliser l’attention des participants afin de promouvoir le concept de paix élaboré par son gendre Jared Kushner pour la bande de Gaza. L’entrée dans le Comité a un prix : un milliard de dollars par État. Ceux qui paient participent ; les autres restent spectateurs.

Le Comité pour la paix n’est pas une plateforme horizontale mais une pyramide strictement hiérarchisée. À son sommet se trouve Trump, président à vie ; juste en dessous, Kushner, principal architecte des « solutions de paix » ; puis viennent les États, classés selon leur contribution financière, leur obéissance et leur utilité. La démocratie n’est même plus simulée : le droit de vote s’achète. L’ensemble de cette structure ressemble à une cour monarchique planétaire, fondée sur une autorité tirée du contrôle de la Terre sainte, avec Jérusalem en son centre, ce qui nourrit chez Trump et Kushner l’ambition d’administrer l’ordre « moral » et politique mondial.

Ce modèle apparaît clairement dans le projet New Gaza. Les Palestiniens demeurent officiellement propriétaires du territoire, mais les décisions réelles concernant la gouvernance, la sécurité et le développement sont prises par des acteurs extérieurs. La souveraineté devient purement décorative, la légitimité est réduite au minimum et Gaza reste placée sous une tutelle internationale permanente, ou plus précisément américano-israélienne.

Dans cette architecture apparaît Tony Blair, non pas comme représentant élu, mais comme gestionnaire de la paix, sans mandat démocratique ni responsabilité politique. Le Comité institutionnalise ainsi une paix conçue comme une administration plutôt que comme un accord politique : les territoires ne sont plus libérés, ils sont administrés.

Est-ce parce qu’ils raisonnent comme le sage Érasme, pour qui « une paix imparfaite vaut mieux qu’une guerre juste », ou parce qu’ils sont amateurs de la célèbre série américaine Dynasty ? Toujours est-il que de nombreux États ont déjà adhéré au Comité. D’autres y réfléchissent encore.

D.J. : Qu’a gagné le Kosovo en rejoignant le Comité pour la paix ?

S.V. : Pour le Kosovo, l’adhésion au Comité pour la paix de Trump n’est pas une question de foi dans le droit international. C’est un calcul froid de rapports de force. Puisque les vetos russe et chinois lui ferment les portes des Nations unies, Pristina cherche sa légitimité en dehors des institutions internationales formelles, directement à Washington. Le Comité lui offre ce que l’ONU ne peut lui donner : une visibilité politique, une garantie sécuritaire et une reconnaissance de facto de sa qualité d’État, sans qu’un consensus international soit nécessaire.

Le message adressé à la Serbie est sans ambiguïté. Les décisions ne se recherchent plus à Bruxelles ni à New York. Pour se placer sous le parapluie américain, il faut désormais se rendre à Mar-a-Lago, résidence de la dynastie Trump.

D’un côté, la puissante base militaire américaine de Camp Bondsteel, au Kosovo, garantit le statu quo sécuritaire dans la région. De l’autre, en rejoignant le Comité, le Kosovo achète de l’influence. Il espère ensuite convertir cette influence en reconnaissance internationale, en accès plus large à la communauté internationale et en une assurance-vie supplémentaire offerte par les États-Unis.

Dans un monde où le droit ne s’impose pas aux puissants, ce petit État contesté a choisi son protecteur. Les Nations unies demeurent le symbole d’une procédure juridique inachevée. Le Comité pour la paix, lui, devient la réalité politique.

Une invitation adressée à la Croatie

D.J. : Pourquoi Trump propose-t-il également à la Croatie de rejoindre le Comité pour la paix ?

S.V. : La Croatie paie déjà une triple « police d’assurance-vie » grâce à son appartenance à l’Union européenne, à l’OTAN et à l’Initiative des Trois Mers. En théorie, ces appartenances lui assurent une protection juridique, une défense collective et une influence régionale. La Croatie reconnaît la compétence des tribunaux internationaux ad hoc. Elle achète des équipements militaires américains et européens. Elle évite de se brouiller avec quiconque, à l’exception des Russes. Elle soutient fermement l’Ukraine, exactement comme on l’attend d’elle.

Trump lui propose désormais, en guise de récompense, une quatrième assurance — la plus coûteuse de toutes. En théorie, celle-ci lui donnerait le droit de s’asseoir à la table où les puissants façonnent la paix. En pratique, elle servirait surtout à payer une protection contre les membres les plus influents des trois premiers clubs sélects auxquels elle appartient déjà. Par exemple, contre les dirigeants européens favoris de Trump, Giorgia Meloni et Viktor Orbán, qui ravivent périodiquement les tensions par des déclarations révisionnistes ou irrédentistes concernant le territoire croate.

Si les ambitions territoriales américaines continuent de croître, celles des alliés européens de Trump pourraient suivre la même trajectoire. Une question fondamentale se pose donc à la Croatie : comment, et pendant combien de temps, pourra-t-elle continuer à financer une telle protection pour un État de taille modeste ?

La Croatie peut continuer à croire que le célèbre calcul attribué à Mate Granić — « la moitié pour toi, la moitié pour moi, la moitié pour Bagi » — était le bon. Ou reconnaître qu’il était erroné. Elle peut enfin définir clairement ses propres intérêts nationaux, identifier les véritables menaces qui pèsent sur eux et élaborer une politique étrangère indépendante destinée à les défendre contre les risques réels. C’est alors seulement que le bon calcul apparaîtra.

Les dirigeants européens face à l’épreuve

D.J. : Comment le Comité pour la paix de Trump met-il à l’épreuve les positions des dirigeants européens ?

S.V. : Parmi les dirigeants européens, seule Giorgia Meloni a saisi avec précision la véritable nature du Comité pour la paix de Trump. Elle a demandé une révision de ses statuts, au motif que la Constitution italienne n’autorise l’adhésion à des organisations internationales que sur un pied d’égalité, alors que le cadre actuel confère à Trump des pouvoirs exécutifs excessivement étendus. Il s’agissait d’une prise de position claire, assumée et digne d’un chef d’État.

Le refus de Meloni avait été précédé par celui d’Emmanuel Macron, exprimé dans un style résolument « jupitérien » : avec toute la courtoisie diplomatique requise, il a fait valoir que le Comité sortait du cadre des Nations unies et risquait de fragiliser l’ordre international existant. Chez le président français, la forme semble souvent l’emporter sur le fond.

Ainsi, les réseaux sociaux n’ont finalement pas salué l’argumentation de la présidente du Conseil italienne, mais plutôt l’image de Macron à Davos, immortalisé derrière une élégante paire de lunettes de soleil aviateur Henry Jullien Pacific, d’une valeur d’environ 659 euros. Parce qu’il opposait son propre ego à celui de Trump, les internautes l’ont comparé à un héros hollywoodien, évoquant tour à tour Top Gun, Terminator ou encore Miami Vice.

Le problème est que plus grand monde ne croit à Hollywood. Pas davantage à la « Coalition des volontaires », conduite par la France et le Royaume-Uni, les alliés les plus fidèles des États-Unis, dont la frustration tient essentiellement au fait qu’ils n’occupent pas, dans la hiérarchie imaginée par Trump, la place qu’ils estiment mériter. C’est pourquoi ils s’efforcent de démontrer leur utilité sur tous les fronts.

Macron est même allé jusqu’à déclarer publiquement que les services de renseignement français avaient repris les deux tiers du rôle auparavant assuré par les États-Unis en Ukraine, reconnaissant ainsi ouvertement l’implication profonde de la France dans une guerre menée au bénéfice d’un État qui n’est membre ni de l’OTAN ni de l’Union européenne.

L’avenir de l’Europe

D.J. : Que faut-il attendre désormais, notamment de l’Europe ou de l’Union européenne ?

S.V. : Pendant quatre-vingts ans, la politique américaine a façonné la politique européenne, en particulier sous l’influence du Parti démocrate. Aujourd’hui, l’Europe n’a plus le luxe du temps. Elle ne peut pas consacrer encore plusieurs décennies à déconstruire la mentalité de vassalité de ses élites politiques. Elle a besoin d’une thérapie de choc, d’un changement de cap radical, même s’il est aussi brutal que celui proposé par Trump. Son redressement ne viendra pas d’une simple augmentation des dépenses militaires, mais d’une profonde réorganisation de son système de défense.

Les chiffres témoignent sans appel des erreurs stratégiques commises par les dirigeants européens. En 2024, l’Union européenne a consacré 343 milliards d’euros à la défense ; l’OTAN, États-Unis compris, 1 430 milliards ; la Russie, 142 milliards (sources : Consilium et SIPRI). Pourtant, alors que les citoyens de l’Union dépensent environ 2,4 fois plus que les Russes pour leur défense et que les membres de l’OTAN avec les États-Unis dépensent près de dix fois davantage, le résultat de la confrontation entre l’Europe, l’OTAN, les États-Unis et la Russie est connu : l’Ukraine a perdu plus de 20 % de son territoire, l’influence mondiale de l’Europe s’est affaiblie et le continent accuse un retard croissant tant sur le plan économique que technologique.

L’Europe a renforcé la défense américaine

D.J. : Quel est l’impact des pressions exercées par Trump sur le Groenland pour la sécurité européenne ?

S.V. : Le Groenland ne fait pas partie de l’Union européenne. Il l’a quittée en 1985 à la suite d’un référendum ; le droit de l’Union ne s’y applique donc plus, même si ses habitants possèdent la nationalité danoise et, de ce fait, la citoyenneté européenne. Une attaque contre le Groenland, territoire autonome du Royaume du Danemark, constituerait par conséquent une attaque contre le Danemark et contre l’OTAN.

C’est la raison pour laquelle la Coalition des volontaires s’y est rapidement déployée avant même le forum de Davos, comme si la sécurité européenne — et non la sécurité américaine — était directement en jeu, dès que Trump a commencé à évoquer publiquement l’idée d’acheter l’île. Mais cette agitation ne constituait qu’une nouvelle illustration de sa politique de pression maximale (coercive diplomacy), résumée par un message simple : « Cédez aujourd’hui, sinon demain sera pire. »

Une fois encore, le président américain a atteint son objectif principal avec une rapidité remarquable. Il a renforcé gratuitement la défense des États-Unis grâce au déploiement européen chargé de protéger le territoire américain contre une éventuelle attaque de missiles russes, dont la trajectoire la plus courte passe par le pôle Nord et le Groenland.

Dans le même temps, Trump s’est donné toute latitude pour se consacrer pleinement à la réalisation de son projet favori : le Golden Dome, un bouclier stratégique destiné à protéger les États-Unis et à préserver l’équilibre mondial, conçu sur le modèle de l’Iron Dome qui assure la défense de l’État d’Israël.

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