1967. godine Charles de Gaulle poziva Brigitte Bardot u Élyséejsku palaču.
Supruga ga upozorava: “Charles, nemojte ni pomisliti.”
Prekasno.
Après le 7 octobre
La question palestinienne est ouverte, s’imposant comme la question civilisationnelle de toutes les questions du XXIe siècle. Elle a été générée par la résolution de la question juive – la question civilisationnelle de toutes les questions du XXe siècle. C’est Edgar Morin, Français de confession juive et considéré comme l’un des plus grands philosophes contemporains, qui l’a le mieux définie. Il a qualifié la spirale de violence israélo-palestinienne de « cancer qui s’est développé, se nourrissant d’une part de l’angoisse historique d’un peuple persécuté dans le passé et de son insécurité géographique ; et d’autre part, du malheur d’un peuple persécuté au présent et privé de ses droits politiques. »[i]
Comment l’Occident a-t-il réagi ?
Joe Biden a immédiatement donné le cap au « monde civilisé » : un « soutien de fer à la démocratie du Moyen-Orient, Israël. » Deux groupes aéronavals articulés autour de porte-avions ainsi que lui-même ont aussitôt mis le cap sur Israël. Dans les États arabes, il n’a trouvé personne pour l’écouter. Sauf au Qatar – le financeur du Hamas. Pour qu’il ne rentre pas les mains vides, le Qatar a obtenu du Hamas la libération d’otages. Rien que pour lui, deux citoyennes américaines de confession juive ont été libérées de captivité, et aucun autre otage. America first !
Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que Biden mette ce « succès » et – après la russophobie – l’islamophobie au service d’une levée de fonds pour l’Ukraine. Même les victimes israéliennes de la sanglante incursion du Hamas n’ont pas réussi à éclipser l’obsession du président américain pour l’ennemi russe. De retour dans son pays, il s’est écrié : « L’Amérique est toujours un phare pour le monde », puis a établi un parallèle entre la résistance ukrainienne et la guerre d’indépendance américaine d’il y a 250 ans qui, selon lui, « sont menées par les mêmes idéaux : l’indépendance, la liberté, l’autodétermination. » Tout cela pour lier financièrement Israël et l’Ukraine. « J’enverrai au Congrès une demande budgétaire urgente pour Israël et l’Ukraine », a-t-il annoncé. Les médias américains ont immédiatement commenté que la Maison Blanche visait un crédit de 100 milliards de dollars – un montant qui s’ajouterait au budget annuel de la défense de 865 milliards. Sur ces 100 milliards, pas moins de 60 milliards seraient destinés à l’Ukraine, 14 à Israël, et le reste à la protection de Taïwan contre la Chine et à la sécurisation de la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
Il s’agirait d’une augmentation budgétaire massive, que Biden n’imaginait pas un mois plus tôt, en septembre – lorsqu’il pensait demander « seulement » 24 milliards de hausse (pour l’Ukraine). Bien entendu, le président américain n’a pas manqué de soutenir sa demande par une analyse coûts-avantages, selon laquelle l’argent dépensé pour aider Kiev profitera en fin de compte à l’économie américaine. Il a affirmé : « Nous envoyons des équipements que nous prélevons sur nos réserves », et les allocations budgétaires sont ensuite utilisées pour reconstituer ces réserves. C’est une opportunité pour le « made in America ». Il a énuméré certains des nombreux États fédéraux dans lesquels les sous-traitants du Pentagone ont des usines, de l’Arizon au Texas. Évoquant les Républicains qui s’opposent à ses intentions, il a insisté : « Nous avons nos divisions que nous devons surmonter pour mener la guerre contre la terreur et les tyrans », avant de conclure : « Nous sommes les États-Unis d’Amérique. Il n’y a rien que nous ne puissions faire si nous sommes unis. »[ii]
La seule chose qu’il a oubliée, c’est que l’unité américaine et un budget gigantesque ne suffisent pas. Il faut être en capacité de livrer les armes. Ce qui n’est pas le cas actuellement. Même l’industrie militaire américaine ne parvient plus à suivre le rythme des entreprises guerrières de Biden. Les stocks sont trop bas pour approvisionner plusieurs armées, et le Congrès le suit à contrecœur. C’est pourquoi Biden peut toujours compter sur l’Union. Certes, l’UE n’est pas une fédération – mais elle a à sa tête une dirigeante qui agit comme si elle l’était. Ainsi, il y a de fortes chances que ce qui sera refusé à Biden par le Congrès soit approuvé par la Commission d’Ursula von der Leyen, qui signera de nouveaux chèques en blanc. Il lui est plus facile de signer des chèques qu’à son modèle américain. Les peuples européens ne l’ont pas élue présidente lors d’élections démocratiques, elle n’a donc pas besoin de les consulter pour prendre des décisions clés, ni de leur présenter des analyses coûts-avantages démontrant comment ses choix profiteront aux Européens.
Même le berceau des droits de l’homme – la France, l’État européen qui compte les plus grandes communautés juive et musulmane, sous la houlette d’Emmanuel Macron, a immédiatement officiellement « choisi son camp », c’est-à-dire qu’elle s’est alignée derrière les États-Unis et a interdit les manifestations pro-palestiniennes. Depuis lors, les médias français sont, comme jamais auparavant, sous la surveillance d’une sorte de police morale qui interdit les expressions de solidarité envers les civils palestiniens. Ceux-là mêmes à qui Israël a coupé l’électricité, l’eau… ; à qui il demande à 2 millions de personnes de se réfugier dans le sud, qu’il bombarde tout autant que le nord, le tout pour exterminer « jusqu’au dernier » les extrémistes du Hamas, alors qu’ils savent pertinemment qu’il est impossible d’éradiquer des radicaux religieux ; de surcroît, que toute « éradication » est suicidaire pour Israël en termes de crédibilité de cet État sur la scène internationale.
Tous les Palestiniens sont accusés d’antisémitisme. Pourtant, les Sémites sont les descendants de Sem, l’un des fils de Noé, de qui sont issus, selon la Bible, plusieurs peuples (les Hébreux, les Arabes, les Élamites, les Araméens, les Assyriens et les Phéniciens), et dont les représentants contemporains sont les Arabes et les Juifs. Les Arabes sont donc eux-mêmes des Sémites, et l’on voit mal comment ils pourraient être antisémites. Au contraire, le véritable antisémitisme n’est jamais loin, ce vieil antisémitisme français qui s’est donné libre cours lors de la dernière guerre mondiale. Il se réveille justement à nouveau grâce aux « médias manipulés » et aux « journalistes au service de leurs maîtres » – comme le Français moyen explique la pression médiatique actuelle. Une pression qui a fait passer au second plan un acte terroriste sur le sol français – par lequel, pour la deuxième fois, un réfugié politique tchétchène de Russie a tué un deuxième professeur français.
La France s’est totalement « perdue dans la traduction ». En une quinzaine d’années seulement, depuis le président Sarkozy qui l’a ramenée dans le commandement intégré de l’OTAN jusqu’au libéral Macron, la spécificité gaullienne de la France a disparu pour céder la place à un État comme les autres – un État qui n’a plus rien de particulier à dire au monde, si ce n’est qu’il soutient la démocratie israélienne dans sa lutte contre le terrorisme. Le berceau des droits de l’homme soutient également l’application par Israël de la loi du Talion (représailles) dans les territoires palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, qu’il contrôle et colonise au mépris de plus de 20 résolutions de l’ONU et de divers accords qui devaient mener à la sortie de la spirale de violence israélo-palestinienne par la création d’un État palestinien.
Il est donc nécessaire de voir ce que les Israéliens eux-mêmes disent de la démocratie israélienne.
Défense de la démocratie par la loi du Talion
L’analyse d’Ofer Bronchtein, francophone et président de l’ONG Forum international pour la paix et la réconciliation au Moyen-Orient, fait autorité. Il est un ancien collaborateur d’Yitzhak Rabin, le Premier ministre travailliste d’Israël, cosignataire des accords d’Oslo avec Yasser Arafat en 1993. Rabin a été assassiné en 1995 de deux balles dans le dos par Yigal Amir, un extrémiste religieux juif opposé aux accords d’Oslo. L’autre signataire de l’accord, Yasser Arafat, n’a pas connu un meilleur sort. Il est décédé en 2004 à l’hôpital militaire français Percy, après une « mystérieuse et courte maladie » (on soupçonne qu’il a succombé à un empoisonnement au polonium 210). Rabin et Arafat ont été remplacés par des radicaux religieux, comme en a témoigné Bronchtein.
En 2009, Netanyahou a pris le rôle de Premier ministre en Israël et a ouvert les portes de son gouvernement aux extrémistes religieux – cette frange d’Israéliens qui poursuivent des ambitions messianiques ou théocratiques. Selon Bronchtein, « à leurs yeux, Israël devrait annexer, occuper et discriminer encore plus ; jusqu’au point d’expulser les Palestiniens, jusqu’à la primauté de la loi juive. »[iii] Comme seule la Cour suprême limite encore leurs projets pour l’instant, Netanyahou a décidé de restreindre la Cour suprême par sa réforme controversée. Celle-là même qui a fait descendre dans la rue l’autre partie des Israéliens, qui ont lancé des manifestations de masse pour une démocratie pluraliste et laïque. Pour eux, la dimension démocratique est tout aussi importante que la dimension juive d’Israël. Or, Israël n’a toujours pas de constitution, car les Juifs ultra-orthodoxes refusent une constitution laïque. En trois mois, le mouvement a tellement grandi que l’inquiétude s’est propagée aux entreprises, aux institutions et à l’armée. Les réservistes refusaient de participer aux entraînements de routine, et les forces spéciales ainsi que les services de renseignement militaire ignoraient leurs obligations de réserve.
Finalement, le limogeage du ministre de la Défense par le Premier ministre a conduit à une nuit de protestations sans précédent. Tout s’est arrêté : les avions, les trains, les universités, les hôpitaux, les commerces et les écoles. Acculé, Netanyahou a cédé et le gouvernement a annoncé un gel temporaire de la réforme. Mais la fracture « État juif contre État d’Israël » n’a pas guéri. L’État juif n’a pas renoncé à la réforme qui permettrait d’intégrer les dogmes religieux et les projets d’annexion dans les lois fondamentales israéliennes, étouffant ainsi l’État laïque d’Israël.
Ces bouleversements politiques internes ont rendu le système de sécurité israélien, légendairement fiable, vulnérable, ce qui est l’une des deux raisons clés du manque de préparation face à l’attaque du Hamas. La seconde raison clé du manque de vigilance israélien est l’initiative du prince saoudien Mohammed Ben Salmane visant à créer une plateforme commune anti-iranienne avec Israël, sous la direction de Donald Trump et de son gendre très actif, Jared Kushner. Netanyahou était convaincu que cette plateforme verrait le jour, tout comme deux présidents américains ont cru pouvoir régler les problèmes du monde comme des affaires de famille (Biden en Ukraine, Trump en Israël).
Ainsi, après le conflit américano-russe, c’est le conflit de tous les conflits – le conflit israélo-palestinien – qui s’embrase sous nos yeux. Tout ce que l’humanité porte en elle de monstrueux et de réactionnaire s’affronte de manière frontale. Du résultat de cet affrontement dépend le fait de savoir si la mission civilisationnelle occidentale, définie par les libertés individuelles, la démocratie libérale et l’état de droit, va, à l’instar des missions civilisationnelles qui l’ont précédée, sombrer dans l’abîme moral.
Avant le 7 octobre
Le feu de la radicalisation a envahi l’ensemble de l’espace planétaire et se cristallise dans un affrontement sanglant entre fondamentalistes palestiniens et juifs – qui, jusqu’à récemment, se renvoyaient l’ascenseur. Avant le 7 octobre, les actions de représailles à courte portée du Hamas – en réponse à la prise de contrôle démographique forcée des territoires palestiniens par Israël – et les réponses israéliennes à ces actions sous forme de justification et d’accélération d’une colonisation plus poussée, entretenaient la spirale de la violence pour leur propre maintien au pouvoir et l’idée d’extermination de l’autre.
Car enlisés dans la corruption et le népotisme, les Palestiniens ont d’abord été abandonnés par leurs dirigeants (l’Autorité palestinienne sous la direction de Mahmoud Abbas). Le Hamas radical s’est imposé, s’identifiant dans sa charte publiée en 1988 comme une branche des Frères musulmans égyptiens, sous l’influence desquels se trouvaient également les dirigeants de la révolution islamique iranienne. Aujourd’hui, les Frères musulmans, le Hamas et l’Iran sont liés par le concept d’islam politique et un réseau commun de groupes de combattants appelé « l’axe de la résistance » pour faire face à Israël et aux démocraties occidentales.
« L’axe de la résistance » a temporairement mis de côté la question de la succession de Mahomet qui divise ses membres, et en raison de laquelle existent deux visions opposées de la religion islamique. La vision chiite minoritaire (Iran et Irak), adoptée par seulement 10-15 %[iv] des musulmans, a généré un clergé doté d’une structure hiérarchique très forte (comme l’Église catholique), dont l’autorité est respectée (approche autocratique), car chacun de ses représentants est considéré comme un descendant de la famille du Prophète. L’imam chiite est un intermédiaire qui tire son autorité directement d’Allah. Dans la vision sunnite majoritaire (85-90 %), seul le Coran a un statut divin. La structure hiérarchique est absente, et l’imam n’est qu’un homme parmi les hommes, choisi (approche plus démocratique) pour guider les croyants sur le chemin de la foi à l’aide du Coran et de la Sunna (recueil des récits sur la pratique de la foi par le Prophète).
En raison de son appartenance à « l’axe de la résistance », le Hamas et les Palestiniens sous son administration ont été abandonnés par les États sunnites du Golfe, qui considéraient qu’il n’était pas rentable pour eux de soutenir une politique qui pourrait profiter au rival chiite, l’Iran, dont l’influence dans la région ne cesse de croître (le Hezbollah en Syrie et au Liban). C’est ainsi que le Qatar a repris le rôle d’« humanitaire de service ». Dans la bande de Gaza, et non dans l’État de Palestine autrefois prévu – puis oublié de tous –, l’argent qatari arrivait au Hamas dans des valises. Bien sûr, avec l’approbation d’Israël et des États-Unis.
La bande de Gaza est un micro-territoire côtier (360 km2), qualifié de « prison israélienne à ciel ouvert » pour 2 millions de Palestiniens. Sous la « prison », le Hamas a creusé une « toile d’araignée » de tunnels, à la manière d’autres prisonniers cherchant à s’évader. En effet, tout ce qui entre ou sort de Gaza est contrôlé par les Israéliens. Parce qu’il est artificiellement coupé du monde, cet espace est resté dépendant des infrastructures énergétiques et hydrauliques israéliennes et ne dispose pas des conditions nécessaires à un développement économique autonome. La survie des Palestiniens dans cet espace exigu dépend de l’aide humanitaire, dont le flux est contrôlé par Israël. C’est ainsi qu’il contrôlait également la remise des valises d’argent qatari au Hamas, ce qui a conduit le professeur de criminologie Alain Bauer à constater que « le Qatar est le sponsor historique du Hamas à la demande des gouvernements d’Israël et des États-Unis. » (Europe 1, 25.10.23.)
Les liens étroits et non dissimulés du Qatar avec les Frères musulmans bénéficient du soutien de la Turquie (comme un concept par lequel elle étend à nouveau son influence dans l’espace qu’elle dominait autrefois), mais ils alimentent les tensions entre ce petit État et les régimes voisins (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Égypte, Bahreïn) – rivaux de la Turquie et de l’Iran.
Les États-Unis se sont également intéressés, au début des années 1950, aux Frères musulmans – qui sont le symbole de l’islam politique contre lequel l’Occident fait la guerre aujourd’hui. À l’époque, la confrérie les intéressait en tant qu’allié potentiel contre Nasser et contre l’établissement de régimes communistes ou socialistes au Moyen-Orient ; c’est-à-dire contre l’ennemi éternel, la Russie.
Le problème est que, de cette manière, la puissance américaine s’est automatiquement positionnée contre les tentatives de sécularisation en cours dans la région du Moyen-Orient. C’est ainsi que la nébuleuse islamiste – le terrorisme islamiste, qui promeut l’islam politique partout où il y a des musulmans, s’est propagée dans le monde. La confrérie a inspiré les dirigeants de la révolution islamique iranienne, s’est bien implantée en Europe et s’est illustrée dans des tentatives d’attentats et de coups d’État dans des États à population musulmane – des bouleversements qui correspondaient souvent aux intérêts occidentaux.
Tous les dirigeants des États musulmans ont commencé à redouter le potentiel subversif de la confrérie. Ainsi, après que ce mouvement a également soutenu l’invasion du Koweït par Saddam Hussein, l’Arabie saoudite wahhabite (sunnite) s’en est finalement distanciée. Elle a ainsi abandonné son rôle de protecteur de la confrérie aux wahhabites du Qatar ; et, bien sûr, au protecteur de tous – les États-Unis. Le dirigeant du Qatar, le cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, est convaincu que le concept idéologique des Frères musulmans (l’islam politique) correspond aux aspirations profondes de tous les peuples arabes, y compris le peuple palestinien.
Dans le contexte moyen-oriental décrit, le « succès » de la sanglante opération militaire du Hamas en Israël doit être attribué à l’organisation efficace (Iran) et à l’endoctrinement idéologique (les Frères musulmans) de « l’axe de la résistance » dans sa confrontation avec Israël et les démocraties occidentales.
The West vs the Rest (L’Occident contre le reste du monde)
Comme démontré, il est clair que le Moyen-Orient n’est pas déchiré par des guerres de religion ou par le choc des civilisations de Huntington. Il est déchiré par une guerre mondiale, The West vs the Rest (l’Occident contre le reste du monde), qui s’exprime rhétoriquement par un alignement en blocs et un conflit sur la meilleure forme de gouvernement : démocratique ou autoritaire ; mais qui cache en réalité une lutte brute pour ou contre le maintien de l’hégémonie occidentale. Israël s’est aligné derrière le concept démocratique occidental. Il se trouve dans un environnement dominé par l’islam politique. Par conséquent, les options politiques se résument à des options religieuses : la vision sunnite, plus démocratique dans sa représentation de la parole d’Allah et plus encline à s’allier à l’Occident, et la vision chiite, plus autoritaire sur cette question et qui rejette l’influence occidentale.
Les représentants de la première option sont les États musulmans qui se sont alignés sur le bloc The West en établissant des relations avec Israël ; comme récemment les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan qui ont établi des relations diplomatiques ; comme la Turquie qui a « dégelé » ses relations suspendues en 2022 ; ou comme l’Arabie saoudite qui était en passe de les concrétiser. Les représentants de la deuxième option sont les États musulmans qui ne reconnaissent pas la domination de l’Occident, comme l’Iran, la Syrie et le Yémen, et s’alignent sur le bloc The Rest ; ou comme le Liban, dominé militairement et politiquement par le Hezbollah chiite, qui pourrait rejoindre ce bloc.
L’intervention du Hamas a interrompu ce processus d’alignement en blocs et a remis la question palestinienne au premier plan. De la manière dont l’Occident résoudra – après l’extermination des Juifs au XXe siècle, la question de l’extermination des Palestiniens au XXIe siècle, dépend la survie de la civilisation occidentale. La mission civilisationnelle occidentale est déjà rejetée par The Rest (le reste du monde). L’érosion de la démocratie en Israël correspond à l’érosion de la démocratie dans l’ensemble du camp occidental. Elle est le reflet de la nouvelle division géopolitique The West vs the Rest, en raison de laquelle le désordre grandit dans le système des relations internationales et les foyers de guerre se multiplient. De la même manière que le Parti communiste chinois estime mieux savoir ce qui est bon pour le peuple que le peuple lui-même, les élites politiques démocratiques croient de plus en plus que le peuple est ignorant, et elles ne prennent même plus la peine de le consulter lors de la prise de décisions importantes. Ainsi, on ne demande pas plus l’avis des masses israéliennes et palestiniennes que celui des masses françaises ou croates pour savoir si elles veulent vraiment des gouvernants qu’elles ont, même s’il existe un risque que leurs décisions se paient de leur vie.
La nouvelle division géopolitique, de plus en plus présente également dans les bouleversements politiques internes des démocraties occidentales, ne se réfère que rhétoriquement au différend sur la meilleure forme de gouvernement, démocratique ou autocratique. En réalité, il s’agit d’une lutte pour préserver la suprématie de l’Occident (la suprématie anglo-américaine) sur les territoires et leurs ressources matérielles et humaines. Comme avant chaque « grande guerre », la dichotomie entre les élites qui redoutent la fin du monde à cause du réchauffement climatique et les masses qui craignent les fins de mois difficiles ; entre ceux qui vivent d’un travail « stérile » traité comme un coût et ceux qui vivent d’un capital considéré comme le seul « fertile » ; la possible « révolte des masses » a été, une fois de plus dans l’histoire, détournée vers la dichotomie The West vs the Rest, et tous les musulmans stigmatisés comme autrefois les Juifs, y compris par d’anciennes victimes juives.
Les chrétiens palestiniens oubliés
Pour résoudre la question palestinienne, il faudrait d’abord impliquer les autochtones de cet espace, les chrétiens palestiniens. Il en reste environ 50 000 dans l’ensemble des territoires palestiniens et environ 1 000 à Gaza. Leur perception du conflit palestino-israélien ne diffère pas fondamentalement de celle des musulmans. Pourtant, on ne leur demande presque jamais leur avis et leur voix est peu entendue.
Voici le témoignage de deux prêtres de Cisjordanie sur la forme d’unité qui existe au sein de la population palestinienne.
« Les crimes commis par le Hamas ne peuvent être justifiés. Le mal est le mal, qu’il soit commis par l’un ou par l’autre », affirme Monseigneur Shomali, né à Bethléem et évêque auxiliaire du patriarche latin de Jérusalem, avant de poursuivre : « En même temps, nous devons regarder ces crimes commis par le Hamas non pas avec une loupe, mais avec un télescope. Regarder tout le contexte d’un conflit séculaire. Il y a eu aussi beaucoup de crimes commis par les Israéliens lors d’autres guerres. C’est pourquoi de nombreux Palestiniens n’ont pas ressenti de remords pour les crimes commis le 7 octobre, mais plutôt, excusez-moi de le dire, un certain triomphe – par lequel ils ont atténué le sentiment d’oppression qu’ils « portent en eux ». »
L’histoire se répète avec le père Firas Abed Rabbo, prêtre du petit village d’Ain Arik, près de Ramallah, où les 200 fidèles de la paroisse Notre-Dame de l’Annonciation ont subi le même traitement de la part des Israéliens que les musulmans. « Bien avant le 7 octobre, les Israéliens pratiquaient déjà une ségrégation claire de la population chrétienne ; un système d’apartheid. Ainsi, en tant que chrétiens en Palestine ou chrétiens palestiniens, nous le vivons exactement de la même manière que la population palestinienne dans son ensemble. »[v]
La Croatie de Plenković a néanmoins voté contre la résolution non contraignante de l’ONU appelant à une « trêve humanitaire immédiate, durable et soutenue » dans la bande de Gaza, au motif qu’elle ne mentionnait pas expressément le Hamas et les crimes de ses militants. Deux conclusions en découlent. Premièrement, par ce refus, les autorités croates n’ont pas seulement hésité à remettre en question la survie pure et simple des chrétiens palestiniens restants, mais aussi la survie durable des Juifs du Moyen-Orient dans un environnement arabe de plus en plus hostile – précisément à cause de tels refus. Deuxièmement, le dénigrement des chrétiens palestiniens par les chrétiens croates confirme que le « choix croate » n’a rien à voir avec le respect des valeurs morales, qu’elles soient religieuses ou civilisationnelles. Il s’agit simplement d’un choix croate bruyant en faveur du puissant bloc occidental (The West) contre le reste du monde, moins glamour (The Rest). Un choix bruyant, dicté par l’espoir d’être récompensé par les puissants maîtres du monde.
De telles politiques nous ramènent inévitablement à l’ère préchrétienne, à Babylone en 1730 avant Jésus-Christ (l’actuel Irak), gouvernée par son sixième roi, Hammourabi ; qui avait inscrit sur une stèle exposée au centre de la ville sa loi (la loi du Talion) établissant la réciprocité entre la peine et le crime – « œil pour œil, dent pour dent » ; c’est-à-dire établissant le droit à la vengeance (que les chrétiens adouciront par la suite) – un droit que l’Occident accorde aujourd’hui à Israël, contrairement à la tradition chrétienne.
Solution ?
Il en résulte que pour une solution durable de la question palestinienne, nous ne devons pas revenir aux bases de 1967, mais à celles de 1947 – nées à l’époque de la victoire de l’antifascisme sur tout ce que l’humanité porte en elle de monstrueux et de réactionnaire.
Comme nous l’avons vu, le conflit israélo-palestinien est moins une question de territoire qu’une question de contrôle sur celui-ci – qui est aujourd’hui exclusivement entre les mains d’Israël et de l’Occident. Par conséquent, The West et The Rest ensemble devraient conditionner leur aide à Israël et aux Palestiniens à la création de deux États laïques, avec Jérusalem sous statut international. De cette manière, les Palestiniens, musulmans et chrétiens, seraient protégés en Israël, tout comme les Juifs en Palestine. Il existerait une alternative à l’islam politique, dont le succès menacerait la survie du fanatisme religieux au Moyen-Orient – berceau des plus anciennes civilisations.
Malheureusement, il y a peu de place pour l’optimisme. L’opposition The West vs The Rest empêche toute réponse commune articulée aux questions clés d’aujourd’hui ; parmi lesquelles la question palestinienne, sur la résolution de laquelle la civilisation occidentale pourrait s’effondrer – elle dont les valeurs fondamentales proclamées dans les relations internationales sont le respect des droits de l’homme et du droit international. Réagissons !
[i] Le Monde, 3.06.2002.
[ii] Joe Biden appelle le peuple américain à soutenir l’Ukraine et Israël, Les Echos, Bureau de New York, 20.10.2023.
[iii] Figarovox, 3.05.2023, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/ofer-bronchtein-75-ans-apres-sa-creation-l-etat-d-israel-est-encore-en-quete-de-son-identite-20230503.
[iv] Source : Pew Research Center.
[v] RFI-Radio France Internationale, 19.10.2023, https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20231019-israël-hamas-les-chrétiens-de-palestine-face-à-la-guerre-et-aux-bombardements.