GRAYSCALE GEOPOLITICS

EU kao bajka o Snjeguljici i 27 patuljka: Kako je sve krenulo krivo
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sanja vujacic

Rédactrice en chef

Nova civilizatorska misija Trumpova zapada: Samodopadni mesijanizam u službi Big Businessa
  • L’autonomie stratégique européenne demeure une formule creuse sans politique étrangère commune. Les frontières de l’Union ne sont pas seulement physiques : elles sont également définies par un concept clair de politique extérieure, capable d’identifier les menaces et de prévoir les réponses à y apporter. Mais cela suppose au préalable de définir les intérêts à défendre. L’UE est aujourd’hui politiquement impuissante parce qu’elle n’a pas clairement établi quels sont ses intérêts spécifiques ; elle perçoit donc des menaces là où il n’y en a pas et ne dispose d’aucune stratégie face aux menaces réelles. Pour les mêmes raisons, les États membres de l’Union sont eux aussi politiquement impuissants…[1]
  • Malgré une loyauté sans faille envers Washington et les milliards d’euros consacrés à la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, les Européens ne sont pas invités à la table des négociations avec Trump et Poutine. L’impuissance politique de l’Union prend ainsi les dimensions d’un naufrage — que les dirigeants attribuent aux « autocrates » Poutine et Trump, en répétant le mantra « la Russie ne doit pas gagner » — et en se réfugiant dans le conte de Blanche-Neige et des 27 nains, où le bien triomphe toujours du mal, à condition seulement de définir correctement ce qu’est le bien et ce qu’est le mal…

« Il n’existe pas d’exemple d’un peuple ayant tiré profit d’une guerre prolongée », affirmait le général et stratège chinois Sun Tzu (L’Art de la guerre) dès le VIe siècle avant notre ère. Volodymyr Zelensky et les dirigeants européens actuels ne croient pas à la sagesse de Sun Tzu. C’est pourquoi ils ont perdu la guerre en Ukraine. À l’inverse, par exemple des Croates, qui sont sortis victorieux de la guerre de patrie, à quoi a contribué de manière significative la stratégie de libération des territoires croates conçue dans l’esprit du génial général chinois (ou d’un groupe de penseurs chinois de l’époque), comme l’explique le stratège de l’opération Tempête, l’amiral Davor Domazet-Lošo, dans son adaptation de l’art de Sun Tzu aux conditions contemporaines de la guerre[2].

La stratégie russe en Ukraine repose elle aussi sur les principes de Sun Tzu, comme le confirme une étude de la prestigieuse Grenoble École de Management[3]. Elle se caractérise par la rapidité, la dissimulation, la focalisation sur les faiblesses de l’adversaire, ainsi qu’une gestion efficace de l’information et un gain de temps (référendums sur l’annexion des territoires conquis). Elle a reçu le soutien de la population russe et a permis à des alliés comme la Chine et l’Inde de rester publiquement indifférents. Les adversaires ont été pris de court et se sont révélés incapables de réagir rapidement. Le camp russe est resté concentré uniquement sur l’issue positive de son opération spéciale.

Contrairement à ses prédécesseurs démocrates, Donald Trump ne prône pas l’extension de la démocratie par des changements de régime, mais utilise la puissance économique et les lois extraterritoriales américaines afin d’imposer la volonté des États-Unis sans recours à la guerre. Il plaide pour un désengagement de l’Europe et de l’Asie, exigeant que l’UE, le Japon et la Corée du Sud augmentent leurs budgets militaires et achètent des armes américaines. Il met en œuvre une stratégie de « pression maximale » et n’hésite pas à recourir à la « stratégie du fou » de Nixon — consistant à simuler l’imprévisibilité pour intimider l’adversaire. Comme le souligne l’analyste français Pascal Boniface, même s’il n’a probablement jamais lu Sun Tzu, Trump applique son principe fondamental : la meilleure victoire est celle obtenue sans combat armé.

Donald Trump est brutal et autoritaire, mais il n’est pas enclin aux guerres — et il est conscient que les États-Unis n’ont remporté aucune victoire claire dans un conflit majeur depuis 1945. La plupart des interventions ont abouti à des retraits, à de l’instabilité ou à des défaites stratégiques (Vietnam, Corée, Laos et Cambodge, Liban, Somalie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie).

En d’autres termes, Trump et Vladimir Poutine sont faits pour se comprendre. Poutine a consolidé sa position en Ukraine et créé les conditions d’une issue positive à son « opération militaire spéciale » : stopper l’expansion de l’OTAN vers la Russie. Trump a calmé les ambitions de Zelensky et des Européens. À l’avenir, ceux-ci devront assumer seuls le coût élevé de leur stratégie d’alignement et de promotion de la démocratie par changement de régime — telle que l’envisagent les adversaires internes de Trump, les démocrates américains. Quant à Trump et Poutine, il est temps d’écouter Sun Tzu, selon lequel aucun peuple ne tire profit d’une guerre prolongée.

Le nombre de victimes humaines en Ukraine est peu visible dans les statistiques de guerre, mais se lit davantage à travers l’âge moyen actuel des soldats sur le front. Au début de la guerre en 2022, la moyenne était d’environ 30 à 35 ans. Aujourd’hui, en 2025, elle est d’environ 43 à 45 ans, et dans certaines brigades elle atteint environ 50 ans (sources : Time Magazine, Business Insider, Le Monde, Le Temps), ce qui compromet la poursuite de la résistance ukrainienne face à la Russie.

Par ailleurs, une guerre longue pèse à la fois sur les économies occidentales et sur l’économie russe. Cette dernière souffre de la baisse des revenus du pétrole et du gaz (–27 % en juillet 2025), de l’érosion des réserves et de la dévaluation, de la croissance limitée du PIB et du risque de récession, ainsi que d’une stabilité apparente du rouble masquant des faiblesses structurelles et d’une isolation durable des investisseurs mondiaux. Donald Trump — dont le virage stratégique devrait permettre aux États-Unis d’atteindre cette année une croissance économique record — n’a aucun intérêt à une escalade du conflit russo-ukrainien qui pourrait annuler ces résultats positifs.

Ainsi, tout est en place pour un « deal » entre Poutine et Trump, dans lequel Trump devra néanmoins inclure Zelensky et les Européens — car ceux-ci ont jusqu’ici accepté, sans grande résistance, toutes ses exigences, souvent qualifiées d’extorsions. Cet accord pourrait concerner un cessez-le-feu, c’est-à-dire un arrêt temporaire des hostilités sans résolution des causes du conflit, à l’image de l’armistice de la guerre de Corée en 1953, resté sans traité de paix formel.

Une autre solution possible est la conclusion d’un accord de paix (peace agreement) aboutissant à un document formel par lequel les parties en conflit déclarent la fin de la guerre, avec la médiation d’un tiers (les États-Unis), et dans lequel sont définies les frontières entre les parties, le statut des territoires contestés, les solutions politiques et les garanties de sécurité (comme dans les accords de Dayton de 1995).

On peut également envisager un gel du conflit (frozen conflict) — une cessation de facto des combats sans solution politique, comme c’est le cas en Transnistrie et à Chypre. Si l’on s’oriente vers une partition (partition), la guerre en Ukraine pourrait se terminer par la création de deux ou plusieurs entités politiques — une solution pouvant inclure une reconnaissance internationale ou un découpage de facto — comme au Soudan / Soudan du Sud ou en Inde / Pakistan.

Afin de préserver l’intégrité de l’Ukraine, il est théoriquement possible d’envisager une autonomie ou une fédéralisation des régions contestées (Catalogne en Espagne ou Kurdistan en Irak). Toutefois, cela reste théorique, car dans la pratique Zelensky, la France et l’Allemagne ont manqué cette opportunité en ne respectant pas les accords de Minsk — l’une des raisons majeures du déclenchement de l’« opération militaire spéciale » russe. Il en va de même pour la question des référendums — consultation des populations vivant sur les territoires contestés — déjà utilisés par la partie russe pour rattacher ces mêmes territoires à la Fédération de Russie.

Compte tenu de l’affaiblissement du rôle des organisations internationales et des mauvaises expériences passées liées à leurs interventions, il est peu probable qu’on s’oriente vers un accord de paix reposant sur elles (ONU, UE, États-Unis, OSCE), ni sur leur supervision de l’application d’un éventuel accord. Une capitulation unilatérale ou une victoire d’une seule partie (russe) semble également peu appropriée. Non seulement parce que l’Ukraine et l’Union européenne s’opposent à la capitulation, mais surtout parce qu’une « paix des vainqueurs » n’est jamais durable (comme après la Première Guerre mondiale, puis la Seconde).

Ainsi, un « deal » de paix Trump–Poutine est possible et souhaitable. Tout est préférable aux souffrances de la guerre. Dans ce contexte, une rencontre amicale entre le président russe et le président américain devrait avoir lieu le 15 août en Alaska. Les deux chefs d’État cherchent à démontrer qu’ils contrôlent la situation : Poutine veut garantir un dialogue d’égal à égal avec son homologue américain, tandis que Trump entend confirmer son récit selon lequel la guerre en Ukraine est la conséquence de la politique de Biden — et qu’elle n’aurait pas eu lieu s’il était resté au pouvoir.

Le résultat de cette rencontre dépendra des impressions de réussite que Trump et Poutine en retireront. La paix comme la poursuite de la guerre sont possibles, tout comme un renforcement de la confiance mutuelle ou une rupture. Sans changements politiques internes en Ukraine et dans l’Union européenne, indépendamment de l’issue du sommet russo-américain, l’alliance contre Trump entre les démocrates de Biden, Zelensky et les dirigeants européens se poursuivra en Europe. Les démocrates américains ont perdu les élections aux États-Unis, mais pas dans l’Union.

Entre-temps, le 7 août, les droits de douane imposés par Trump sont entrés en vigueur, suscitant l’opposition des pays des BRICS — une alliance d’États cherchant à rééquilibrer la domination occidentale. Parmi eux, la Chine a invité l’Union européenne à participer à cette opposition, ce que Ursula von der Leyen a refusé au nom de la « solidarité occidentale ». Pourtant, si cette solidarité occidentale existe réellement, elle est à sens unique.

Ainsi, aujourd’hui, l’Ukraine n’a plus la capacité de reprendre ses territoires, pas plus que l’UE sans l’aide des États-Unis. Malgré une loyauté sans faille envers Washington et des milliards d’euros consacrés à la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, les Européens ne sont pas invités à la table des négociations avec Trump et Poutine. L’impuissance politique de l’Union prend ainsi les dimensions d’un naufrage — que les dirigeants attribuent aux « autocrates » Poutine et Trump, en répétant la formule « la Russie ne doit pas gagner » — et en se réfugiant dans le conte de Blanche-Neige et des 27 nains, où le bien triomphe toujours du mal, ce qui est plus rarement le cas dans la réalité…

La diplomatie du golf américaine et l’accord Von der Leyen – Trump

Convaincu de son omnipotence et sourd aux accusations de conflit d’intérêts, Donald Trump passait récemment de bons moments en Écosse. Il y enchaînait de longues parties de golf tout en concluant des deals avec des dirigeants européens impatients, promouvant au passage les biens immobiliers de luxe de sa famille. On pouvait s’attendre à ce que la nouvelle diplomatie américaine ressemble aux parties de golf du président — celles où, selon ses propres dires, il gagne souvent. Mais il ne se vante pas de la manière dont il obtient ces victoires. En effet, il est connu pour sa fâcheuse habitude de déplacer illégalement la balle de golf avec le pied afin de se placer dans une position plus favorable sur le terrain. C’est pourquoi ses partenaires de golf l’auraient surnommé « Pelé », en référence à la célèbre légende brésilienne du football[4].

On pouvait également supposer qu’Ursula von der Leyen ne remarquerait pas lorsque le président américain déplacerait de manière irrégulière sa « balle diplomatique » dans une position plus favorable. Qu’elle ne percevrait pas ce comportement inapproprié, trop occupée à mettre en œuvre ses propres stratagèmes. En effet, la présidente de la Commission européenne est connue pour sa tendance à prendre des décisions unilatérales et à outrepasser ses compétences, ce qui lui a valu dès son premier mandat le surnom de « reine Ursula ». Ainsi, la « reine Ursula » a permis à « Pelé » de triompher sur son terrain de golf écossais — et s’en est même félicitée.

Résultat : un accord verbal par lequel la menace de droits de douane de 30 % a été réduite à 15 %, atténuant ainsi la catastrophe que traverse l’industrie automobile allemande — une catastrophe que von der Leyen considère comme une affaire personnelle.

Dans cet accord verbal, si « Pelé » a déplacé la balle diplomatique pour se placer en position favorable, « la reine Ursula » a, elle, outrepassé ses compétences. Elle s’est engagée sur des achats stratégiques (énergie, semi-conducteurs, armement) ainsi que sur de vastes investissements aux États-Unis, alors que la Commission européenne n’a pas le pouvoir d’imposer de tels engagements. Ceux-ci relèvent des États membres et des entreprises européennes. Comme l’a déclaré le président français Emmanuel Macron, critiquant un processus de négociation ayant marginalisé les 27 États membres : « Cet accord n’est qu’un premier pas. Nous ne nous arrêterons pas là ». Il l’a déclaré avant de partir en vacances, comme d’autres dirigeants européens — actuellement donc indisponibles.

Trump doit ainsi encore disputer 27 parties de diplomatie golfique pour sécuriser formellement ce que Bruxelles lui a verbalement promis. Autrement dit, il lui reste un épuisant tournoi européen de diplomatie du golf — avec 27 partenaires, chacun persuadé d’être l’incarnation de « Pelé » et de pouvoir jouer à armes égales avec le président américain.

À ce stade, il ressort de l’accord Von der Leyen – Trump que l’Union, représentant 27 pays et 450 millions de consommateurs, malgré sa puissance économique, a accepté un droit de douane unilatéral de 15 % sur ses exportations vers les États-Unis. Sans mesures de rétorsion, ce qui conduit à conclure à une forme de contrainte. Sous prétexte d’un excédent commercial de l’UE avec les États-Unis de 50 milliards d’euros — représentant en 2024 moins de 3 % du commerce total entre les deux blocs — l’accord crée un déséquilibre important en faveur des États-Unis. Il réduira directement la compétitivité des produits européens sur le marché américain et entraînera indirectement de nouvelles délocalisations de production vers les États-Unis, objectif central de la politique protectionniste de Trump.

Dans le même temps, les 600 milliards d’euros que les Européens s’engagent à investir aux États-Unis sont pourtant indispensables à la réindustrialisation de l’Europe, qui peine à décoller. Les coûteux approvisionnements énergétiques américains — dont Ursula von der Leyen a accepté l’importation pour une valeur de 750 milliards de dollars (640 milliards d’euros) — pourraient achever l’idée même de réindustrialisation européenne. Et pas seulement cela : sous prétexte de se libérer de la dépendance aux énergies russes, qui avant la guerre en Ukraine ne dépassait pas 45 % (2021), l’Union s’est aujourd’hui placée dans une dépendance totale aux importations énergétiques américaines transatlantiques. Dès le premier trimestre 2025, avant même l’accord Von der Leyen – Trump, la part des énergies américaines atteignait déjà 50,7 % des importations totales.

Comme pour l’accord sur l’exploitation conjointe des minerais stratégiques ukrainiens entre les États-Unis et l’Ukraine — que les Ukrainiens paient par leur aide américaine — l’accord Von der Leyen – Trump a suscité de vives controverses. Il était pourtant clair dès le départ que les dirigeants européens céderaient à toutes les exigences de Trump, comme l’avaient fait auparavant Zelensky et les dirigeants de l’OTAN. Trump ne faisait en réalité que bluffer avec sa menace de retrait de l’OTAN.

Ce qu’il apprécie, comme d’autres présidents américains, c’est une Union européenne affaiblie : une maison sans toit (sans armée commune ni autonomie stratégique) incapable de rivaliser avec les États-Unis. Grâce à une telle Union, il a pu mettre la protection américaine aux enchères. Il a correctement anticipé que les responsables de l’OTAN seraient prêts à enchérir sans regarder le prix à payer pour obtenir son soutien — et préserver ainsi leurs propres postes bien rémunérés. Il a également compris que les structures politiques européennes étaient prêtes à payer cher pour maintenir l’ordre mondial existant et la domination anglo-américaine, car leur propre survie en dépend.

Pourquoi les dirigeants européens répètent-ils sans cesse le mantra : « La Russie ne doit pas gagner » ?

« La Russie ne doit pas gagner »

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, la stabilité politique européenne, et donc l’intégration, repose sur la domination stratégique américaine (et plus largement anglo-américaine). Cet ordre a constitué le fondement de la création et de l’expansion de l’Union européenne, de l’Alliance atlantique (OTAN), du commerce transatlantique, de l’architecture de sécurité et de ce que l’on appelle l’ordre international libéral. En résumé : l’UE est un projet de paix et de marché, mais aussi de tutelle géopolitique des États-Unis.

Les États-Unis (avec le Royaume-Uni comme partenaire occasionnel, de plus en plus autonome) agissent comme un parapluie stratégique pour l’Union européenne. La plupart des États membres de l’UE — en particulier ceux d’Europe centrale et orientale — rattachent leurs garanties de sécurité davantage à l’OTAN (donc aux États-Unis) qu’aux mécanismes européens. La France et l’Allemagne tentent de construire l’idée d’une autonomie stratégique européenne, mais celle-ci reste en pratique peu opérationnelle — militairement, technologiquement et sur le plan du renseignement.

Dans ce contexte, la Russie ne menace pas seulement des territoires, comme l’Ukraine ou les États baltes — elle remet en cause la dépendance géopolitique fondamentale de l’Europe vis-à-vis des États-Unis. Si la Russie parvenait à créer une zone tampon, à déstabiliser l’Europe de l’Est ou à provoquer une rupture au sein de l’UE et de l’OTAN, cela affaiblirait l’influence américaine et, par conséquent, le socle sur lequel repose l’unité politique de l’Europe.

L’Union européenne n’est pas un acteur géopolitique souverain — elle fonctionne dans un cadre pro-américain. L’objectif russe, sur le long terme, n’est pas nécessairement l’occupation de territoires, mais la fragmentation de la cohésion européenne et l’encouragement des divisions au sein du bloc occidental, afin d’ouvrir un espace d’influence sur les États individuels (des traces de cette influence sont déjà visibles en Hongrie, en Serbie, dans certaines parties de l’Italie ou en Slovaquie). Les structures politiques internes de l’UE — Commission européenne, Parlement européen, Conseil — ont été construites sur l’hypothèse d’un cadre de sécurité externe stable et prévisible. Sans le soutien américain, les divisions européennes (Est-Ouest, Nord-Sud, anciens et nouveaux membres) pourraient s’exacerber. Cela menacerait non seulement la sécurité extérieure, mais aussi la cohérence politique interne de l’Union.

Par conséquent, le maintien de l’UE comme entité politique dépend du maintien du parapluie sécuritaire assuré par Washington. Lorsque ce parapluie s’affaiblit — en raison de changements dans la politique étrangère américaine (Trump 1.0 et 2.0), de turbulences internes aux États-Unis ou d’un retrait stratégique — il devient évident aux yeux du monde entier que l’Europe se berce d’illusions en se considérant comme une véritable communauté politique. Elle n’est en réalité qu’une union économique.

Autrement dit, les dirigeants européens ne répètent pas le mantra « La Russie ne doit pas gagner » uniquement parce que la Russie pourrait remettre en cause les frontières européennes, mais surtout parce qu’elle pourrait remettre en cause l’illusion européenne d’une puissance politique autonome. Et le maintien de cette illusion — ainsi que de sa forme institutionnelle (l’Union comme « maison sans toit ») — dépend toujours de la présence et de la volonté de Washington.

« La Russie ne doit pas gagner » sert ainsi à éviter que les dirigeants européens aient à reconnaître que « l’Union est un géant économique mais un nain politique »[5], et qu’ils soient contraints d’assumer la responsabilité de cette impuissance européenne. À la place, ils préfèrent raconter le conte de l’Union comme une Blanche-Neige magnifique, et d’eux-mêmes comme de bons nains la protégeant de la méchante marâtre…

Conte de fées : « Blanche-Neige, 27 nains et quelques intrus »

Dans cette version contemporaine du conte, Blanche-Neige incarne l’Union européenne — noble, moralement supérieure, convaincue de sa singularité. Plus belle que la méchante belle-mère, force extérieure qui menace l’Union par pandémies, guerres, chantages, droits de douane, technologies incomprises et énergies non produites.

Quand la belle-mère attaque — pandémie, « opération spéciale » russe, choc énergétique, inflation — Blanche-Neige fuit dans la forêt, le labyrinthe institutionnel bruxellois. Elle y trouve 27 nains, chacun avec sa langue, son agenda, ses frustrations et son veto national.

Scholz est celui qui dort, au point que son agenda semble aussi assoupi. Macron se veut prince et prône l’autonomie stratégique, mais appelle Washington dès que ça se complique, tandis que son industrie part outre-Atlantique. Orban bloque tout, sauf une ligne budgétaire spéciale. Meloni incarne un nouveau visage mais lit un vieux manuel idéologique. Milanović dit sans filtre ce que d’autres taisent sur l’Ukraine, l’OTAN, Washington et Bruxelles. Les critiques de l’UE viennent souvent de ceux qui y trouvent refuge après des échecs nationaux.

Les perdants des élections nationales deviennent nombreux, recyclés dans les structures supranationales. Ainsi Mark Rutte — le nain à la calculatrice — après l’effondrement de sa coalition, rejoint l’OTAN, où il n’y a ni votes fréquents ni majorité parlementaire. Depuis, il appelle à consacrer 5 % du PIB à la défense, lui qui critiquait jadis les dépenses excessives.

Parmi les nains s’infiltre Vučić. Il n’apparaît que sous conditions : pas de questions sur le Kosovo, accords en petit comité mais publics, et possibilité de s’en attribuer le mérite.

Pendant ce temps, la méchante belle-mère offre la pomme empoisonnée américaine — l’IRA (Inflation Reduction Act). Blanche-Neige la mord et tombe dans un profond sommeil.

Macron tente un baiser de « souveraineté européenne », sans succès. Les autres échouent aussi.

Jusqu’à l’arrivée du prince américain Gavin Newsom, moderne et climatique, qui propose un « deal » favorable surtout aux investisseurs transatlantiques. Il embrasse Blanche-Neige, qui se réveille et recrache la pomme de l’IRA.

Bruxelles proclame la victoire. Les nains discutent recyclage des pailles. Orban conteste la décision. Macron s’en attribue l’idée, Vučić confirme. La reine prépare de nouvelles pommes — Taïwan, Arctique, IA.

Car les contes ne finissent jamais, ils se complexifient et se taisent — jusqu’à ce que quelqu’un les interrompe. Comme Trump, une deuxième fois, a interrompu le conte européen et présenté la facture du bandwagoning.

En Ukraine et dans l’Union européenne, la facture du bandwagoning est arrivée

Autant dans le nuage de fumée du sauvetage d’Israël que sur le champ de bataille ukrainien, où le silence domine et où mythe et réalité dansent une danse mortelle, la casquette rouge vif de Trump — MAGA (Make America Great Again) — hurle. Elle est censée couvrir, mais elle ne fait qu’amplifier la volonté anglo-américaine, flamboyante et insatiable, de puissance et de domination. Une volonté que ses détenteurs refusent de partager avec les puissances émergentes. Car l’ordre économique et juridique international est leur jouet — qu’ils jettent dès que d’autres commencent à jouer avec.

Ces « autres » sont la Russie, la Chine et l’Iran. Contre eux est dirigée la coûteuse machinerie militaire MAGA, tandis que les partisans de MAGA sont sommés de suivre aveuglément. Trump 2.0 — comme Trump 1.0 auparavant — achève le premier acte de son second mandat : la « facturation du bandwagoning ».

Qu’est-ce que le bandwagoning ?

En relations internationales, le bandwagoning désigne une stratégie par laquelle des États plus faibles s’alignent sur une puissance dominante, le plus souvent pour des raisons de sécurité, d’intérêt économique ou de stabilité politique. S’il peut d’abord apparaître rationnel et avantageux, il conduit à long terme à une situation où la puissance dominante exige des « contreparties » contraires aux intérêts des États plus faibles. Ce moment est appelé, de manière métaphorique, la facture du bandwagoning : l’instant où l’alliance avec le plus fort devient coûteuse et révèle la nature réelle de la dépendance.

C’est précisément ce moment historique que traversent aujourd’hui l’Ukraine, l’Union européenne et l’OTAN. Dans des contextes différents, ils se sont volontairement alignés sur une puissance supérieure — entrant dans une logique classique de bandwagoning : s’adosser au plus fort pour assurer sa sécurité ou en tirer profit. Mais en relations internationales, rien n’est gratuit. La dépendance politique, militaire et économique finit toujours par devenir une dette qu’il faut payer ou « honorer » politiquement.

L’Ukraine et l’UE sont ainsi montées dans le wagon américain de leur plein gré, non sous la contrainte, mais par opportunisme. L’idéalisme a disparu ; place désormais à la phase de facturation. La note pour l’Ukraine s’alourdit : on attend d’elle qu’elle mène la guerre selon les règles occidentales, qu’elle se réforme selon les standards américains — rapidement et sans alternative. L’aide est conditionnée à la conformité politique, et la loyauté géopolitique n’est plus exigée seulement par Moscou, mais aussi par le Congrès américain.

Mais, n’étant pas dans les bonnes grâces de Trump, l’Ukraine a aussi « sauté dans le wagon européen », ce qui entraînera bientôt une deuxième facture de bandwagoning — européenne cette fois — que Kiev ne pourra probablement régler qu’en cédant une part de son accord avec Washington sur l’exploitation de ses ressources stratégiques.

Pendant des années, l’Union européenne a tiré profit de son intégration dans le wagon libéral américain, tout en contribuant à une rhétorique russophobe et à l’expansion de l’OTAN vers les frontières russes. Aujourd’hui, sa sécurité — et même la survie de l’OTAN — dépendent entièrement de la volonté américaine. L’Union ne peut pas se défendre seule contre la Russie, bien qu’elle l’ait affrontée au nom de Washington. En retour, les États-Unis augmentent le prix de leur protection : alignement politique exigé sur les priorités américaines — de la Chine à l’Iran et au Moyen-Orient, en passant par l’énergie, la technologie et le commerce.

L’Union paie sa facture de bandwagoning par une forme de servitude politique. Elle agit contre ses propres intérêts en menant une politique étrangère et de sécurité qui n’est pas la sienne. Elle a remplacé les hydrocarbures russes bon marché par des sources d’énergie américaines plus coûteuses, paie des droits de douane sur ses exportations vers les États-Unis, achète des armements américains au détriment du développement de son industrie de défense européenne, et s’engage dans des guerres qui ne sont pas les siennes.

La question n’est pas de savoir si les États-Unis ont le droit de facturer le bandwagoning — ils l’ont, comme toute puissance le ferait. La véritable question est de savoir combien de temps l’Ukraine et l’Union européenne pourront et voudront continuer à payer, et ce qui se passera lorsque l’écart des intérêts deviendra insoutenable.

Bibliographie

[1] VUJAČIĆ, Sanja, Régulation des relations internationales en position de dépendance, Paris, 2016.

[2] DOMAZET-LOŠO, Davor, Suvremeno umijeće ratovanja ili vremena jata i rojeva, Naklada Benedikta, 2025.

[3] FONTANEL, Jacques, « La stratégie de la Russie en Ukraine et les leçons de Sun Tzu », Fondements de la géoéconomie, Grenoble École de Management, avril 2014, Grenoble, France.

[4] REILLY, Rick, Tricheurenchef, broché, 2025.

[5] HAYER, Valérie ; XIN, Marianne, « 28 juillet 2025 », https://www.marianne.net/monde/europe/glucksmann-sejourne-et-les-autres-apres-l-accord-von-der-leyen-trump-pour-les-europhiles-c-est-la-gueule-de-bois

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