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sanja vujacic

Rédactrice en chef

Le Conseil de la paix de Trump ne change pas la logique de l’ordre international existant. Il ne fait que la dire tout haut. Sanctions, droits de douane, menaces, « deals » bilatéraux. Le mélange du pouvoir étatique et des intérêts privés. La sécurité s’accorde – mais au prix de concessions de souveraineté

Nous vivons un moment de crise dans lequel les dirigeants européens justifient leurs propres échecs stratégiques en remettant en question la santé mentale du président américain, plutôt qu’en interrogeant la stratégie américaine toujours identique dont ils sont pourtant les partisans, affirme la Dr Sanja Vujačić, analyste géopolitique installée à Paris, avant d’ajouter :

– La Maison-Blanche et le Pentagone viennent de confirmer une continuité stratégique : l’Amérique de Trump reste fidèle à la ligne de Brzezinski, selon laquelle l’Eurasie est la clé de la puissance mondiale. La seule différence réside dans la manière dont les États-Unis expriment désormais leur volonté de puissance. Aux blocs militaires et économiques rigides et aux institutions internationales lentes développés par ses prédécesseurs, Trump ajoute la pratique transactionnelle, la pression et le gain rapide, afin d’empêcher l’émergence de toute puissance ou alliance qui dominerait l’ensemble de cet espace et de ses ressources. Pourtant, cette puissance aurait pu être une Europe alliée à la Russie, capable de rivaliser d’égal à égal avec la Chine et les États-Unis. Mais dans ce cas, ce ne seraient pas les Britanniques, les Français et les Allemands qui joueraient le rôle principal…

Pas une alternative

Que se cache-t-il derrière le Conseil de la paix de Trump ? Cela signifie-t-il la fin des Nations unies ?

– Il s’agit d’un nouvel outil de la « diplomatie privée » de Trump, sans ancrage institutionnel. Un outil qui n’est pas intégré dans des institutions stables et formelles, capables de le mettre en œuvre, de le surveiller et de le maintenir dans la durée, indépendamment des individus. Son but est de s’opposer plus efficacement au réseau des États du BRICS que ne le peuvent les systèmes rigides des blocs occidentaux. Il est plus agile car il permet une coopération simultanée avec tous les acteurs des relations internationales, sans intention de se lier durablement à un seul centre de pouvoir.

Le Conseil de Trump apporte des victoires rapides, mais pas une influence durable, laquelle nécessite un soutien institutionnel. La Russie et la Chine le savent. Dès la prochaine administration américaine, les accords de Trump pourraient être ramenés dans les cadres diplomatiques classiques, comme l’a fait celle de Biden. C’est pourquoi ni Xi Jinping ni Vladimir Poutine, qui se sont assuré une longévité au pouvoir, ne peuvent se fier aux accords de Trump, surtout lorsqu’ils ne sont qu’une démonstration de sa suprématie personnelle – comme c’est le cas dans le cadre du Conseil de la paix.

Dans cette optique, le Conseil de Trump n’est pas une alternative aux Nations unies. Il s’agit d’un contournement temporaire des institutions permettant aux États-Unis de régler plus facilement leurs comptes avec les États du BRICS pris individuellement. Les initiatives de sa diplomatie privée envers le Venezuela, la Chine, la Russie et l’Iran au début de 2026 le confirment. Comme le BRICS n’est pas un bloc de défense rigide mais un réseau flexible, il a jusqu’ici échappé au cadre rigide de l’OTAN. C’est précisément pour cette raison que Trump ajoute rapidement de nouveaux outils aux instruments existants afin de préserver la domination américaine dans le monde – dont dépend aussi la domination des puissances d’Europe occidentale en Europe.

La paix est-elle devenue une affaire privée des puissants ?

– Le Conseil de la paix de Trump n’est pas une institution de plus. C’est simplement une version plus honnête de l’ordre existant. Un outil agile de sa « diplomatie privée ». Une sorte de « droit privé » des puissants. Il ne se cache plus derrière des centres de pouvoir informels tels que Bilderberg, la Trilatérale et Davos. Les États-Unis, en tant que puissance la plus forte, ont le dernier mot. Trump ne détruit pas l’ordre – il le met à nu. Il arrache le masque de l’hypocrisie occidentale : les règles s’appliquent – mais seulement aux autres !

Le droit international sans le pouvoir « n’a pas de dents ». Il n’a ni tribunaux, ni police, ni prisons, ni sanctions propres. Il oblige les faibles. Il ne limite les puissants que si ceux-ci le veulent bien. Les États-Unis le montrent ouvertement. Washington ne discute d’égal à égal qu’avec Israël. Les autres alliés se taisent. Du bombardement de la Serbie et de l’invasion de l’Irak, en passant par les enlèvements secrets et Guantánamo, jusqu’aux assassinats ciblés par drones au Pakistan, au Yémen et en Somalie, sans oublier l’enlèvement du président vénézuélien. Le message est clair : les règles formelles n’obligent que ceux qui veulent bien s’y obliger. La Croatie l’a ressenti dans sa propre chair. Elle a accepté la compétence du TPIY. Le tribunal a agi. Des actes d’accusation ont été dressés. Des peines ont été exécutées. Les puissants, eux, sont restés hors de portée de ces mêmes règles.

Le Conseil de la paix de Trump ne change pas cette logique. Il ne fait que la dire tout haut. Sanctions, droits de douane, menaces, « deals » bilatéraux. Le mélange du pouvoir étatique et des intérêts privés. La sécurité s’accorde – mais au prix de concessions de souveraineté. Les cessez-le-feu et les concessions « humanitaires » s’accompagnent d’un droit implicite sur le pétrole, les terres rares, l’influence et l’obéissance politique. La paix est possible. Mais toujours avec une contrepartie.

De Gaza au Kosovo

Le Conseil de la paix de Trump est-il une nouvelle hiérarchie mondiale dans laquelle la paix s’achète et la souveraineté se perd ?

– Pour l’inauguration du Conseil de la paix, Trump a choisi Davos, symbole des centres informels du pouvoir mondial qui réunissent puissants privés et chefs d’État. Là-bas, malgré les billets d’entrée à plusieurs millions payés par les entreprises, il a monopolisé l’attention des participants pour promouvoir le concept de paix de son gendre Jared Kushner, élaboré pour la bande de Gaza. L’entrée au Conseil a un prix : un milliard de dollars par État ! Qui paie participe ; qui ne paie pas reste observateur.

Le Conseil de la paix n’est pas une plateforme horizontale, mais une pyramide strictement hiérarchique. À son sommet se trouve Trump en tant que président à vie, en dessous de lui Kushner comme principal architecte des « solutions de paix », puis les États classés selon leur contribution, leur obéissance et leur utilité. La démocratie n’est même plus simulée – le droit de vote s’achète. Toute la structure ressemble à une cour monarchique planétaire, fondée sur une autorité issue du contrôle de la Terre sainte, Jérusalem en son centre, ce qui donne à Trump et à Kushner l’ambition de diriger l’ordre « moral » et politique mondial.

Le modèle apparaît clairement dans le plan New Gaza : les Palestiniens restent formellement propriétaires du territoire, mais les décisions réelles concernant l’administration, la sécurité et le développement sont prises par des acteurs extérieurs. La souveraineté est décorative, la légitimité minimale, et Gaza reste sous surveillance internationale permanente, en réalité américano-israélienne. Dans cette architecture apparaît Tony Blair, non comme représentant élu, mais comme gestionnaire de la paix sans mandat ni responsabilité. Le Conseil de la paix institutionnalise ainsi la paix comme une administration, et non comme un accord politique : le territoire n’est pas libéré, il est géré. Que ce soit parce qu’ils raisonnent, tels de sages disciples d’Érasme, en estimant qu’« une paix défavorable vaut mieux qu’une guerre juste », ou parce qu’ils sont amateurs de la mégapopulaire série américaine Dynastie, de nombreux États ont déjà adhéré au Conseil. D’autres y réfléchissent encore.

Qu’est-ce que le Kosovo a obtenu en adhérant au Conseil de la paix ?

– Pour le Kosovo, entrer dans le Conseil de la paix de Trump n’est pas une question de foi dans le droit international. C’est un calcul froid de pouvoir. Comme il ne peut pas, à cause du veto russe et chinois, entrer à l’ONU, Pristina cherche une légitimité en dehors des institutions formelles. Directement à Washington. Le Conseil offre ce que l’ONU ne peut pas offrir : une visibilité politique, une garantie de sécurité et une confirmation de sa qualité d’État sans consensus.

Vis-à-vis de la Serbie, le message est clair. Les décisions ne se cherchent plus à Bruxelles ni à New York. La mise sous parapluie américain se cherche à Mar-a-Lago, résidence de la dynastie Trump. D’un côté, la puissante base militaire américaine – Camp Bondsteel au Kosovo – garantit le statu quo sécuritaire dans la région. De l’autre, en adhérant au Conseil, le Kosovo achète de l’influence. Grâce à celle-ci, il pense ensuite pouvoir acheter le statut d’État reconnu, l’accès à la communauté internationale et une police supplémentaire d’« assurance-vie » américaine. Dans un monde où le droit n’oblige pas les puissants, ce petit État contesté a choisi son protecteur. L’ONU demeure le symbole d’une procédure inachevée. Le Conseil de la paix devient la réalité.

Une invitation pour la Croatie

Pourquoi Trump propose-t-il aussi l’adhésion au Conseil de la paix à la Croatie ?

– La Croatie paie déjà une triple « police d’assurance-vie » – par son adhésion à l’UE, à l’OTAN et à l’Initiative des Trois mers. Pour une protection formelle, une défense collective et une influence régionale – tout cela sur le papier. La Croatie reconnaît les tribunaux internationaux ad hoc. Elle achète du matériel militaire américain et européen. Elle ne s’attire les foudres de personne, sauf des Russes. Elle défend farouchement les Ukrainiens. Exactement comme on l’attend d’elle. C’est pourquoi Trump lui propose désormais, en récompense, une quatrième police d’assurance – la plus chère. En théorie, pour obtenir le droit de s’asseoir à la table où les puissants façonnent la paix. En pratique, très probablement pour payer désormais une protection contre les membres plus puissants des trois premiers clubs sélects auxquels elle appartient. Par exemple, pour se protéger des dirigeants européens favoris de Trump – Meloni et Orbán. Ceux-ci provoquent occasionnellement par des positions révisionnistes et irrédentistes à l’égard du territoire croate.

La croissance des appétits territoriaux américains pourrait s’accompagner d’une croissance similaire chez les partisans européens de Trump. La Croatie se trouve donc face à une question : comment et jusqu’à quand pourra-t-elle payer cette puissante protection pour son petit État ? La Croatie peut continuer à considérer que le calcul de Granić – « moitié pour toi, moitié pour moi, moitié pour Baga » – était juste. Ou reconnaître qu’il était erroné. Définir enfin ses intérêts nationaux spécifiques et les menaces réelles qui pèsent sur eux. Formuler son propre concept de politique étrangère pour défendre ces intérêts contre de réelles menaces extérieures. Alors, le calcul exact lui apparaîtra enfin clairement.

Comment le Conseil de la paix de Trump met-il à l’épreuve les positions des dirigeants européens ?

– Parmi les dirigeants européens, seule Giorgia Meloni a précisément saisi l’essence du Conseil de la paix de Trump : elle a demandé une révision de son statut, car la Constitution italienne n’autorise l’adhésion à des organisations internationales que dans des conditions d’égalité, et le cadre actuel confère à Trump des pouvoirs exécutifs trop étendus. C’était une prise de position claire, retentissante et mûrement réfléchie, digne d’un chef d’État.

Le refus de Meloni avait été précédé par celui de Macron, dans un style « jupitérien » – diplomatiquement poli, avec pour argument que le Conseil sort du cadre de l’ONU et pourrait saper l’ordre international existant. Chez le président français, la forme l’emporte souvent sur le fond. C’est ainsi que, finalement, les réseaux sociaux n’ont pas célébré l’argumentation de la belle Première ministre italienne, mais bien l’image de Macron à Davos – rehaussée par de superbes lunettes de soleil aviateur (modèle Henry Jullien Pacific, d’une valeur d’environ 659 euros). Parce qu’il opposait à l’égocentrisme de Trump le sien propre, les réseaux l’ont perçu comme un héros hollywoodien tout droit sorti de Top Gun, de Terminator, voire même comme un personnage de Miami Vice.

Le problème, c’est que plus personne ne croit à Hollywood. Pas même à la « Coalition des volontaires », menée par la France et le Royaume-Uni – les alliés américains les plus fidèles, frustrés seulement de ne pas occuper, dans la hiérarchie de Trump, la place qu’ils estiment mériter. C’est pourquoi ils s’efforcent de se démarquer sur tous les fronts. Macron se vante même publiquement que les services de renseignement français ont repris les deux tiers du rôle des États-Unis en Ukraine, confirmant ainsi ouvertement une implication profonde dans une guerre au service d’un État qui n’est membre ni de l’OTAN ni de l’Union européenne.

Avenir européen

Qu’attendre ensuite, notamment d’une telle Europe/Union européenne, ou d’une autre à venir ?

– La politique américaine a formaté la politique européenne pendant 80 ans. Ce sont surtout les démocrates américains qui l’ont fait. Aujourd’hui, l’Europe n’a tout simplement plus de temps. Elle ne peut pas se permettre de passer encore autant de décennies à réviser la mentalité vassale de ses élites. Elle a besoin d’une thérapie de choc, d’un virage brutal – même s’il est aussi brutal que celui de Trump. L’essor ne viendra pas d’une augmentation supplémentaire des dépenses de défense, mais de sa réorganisation.

Les chiffres parlent implacablement des échecs stratégiques des dirigeants européens jusqu’à présent : en 2024, l’UE a dépensé 343 milliards d’euros, l’OTAN avec les États-Unis 1 430 milliards, et la Russie 142 milliards d’euros (sources : Consilium et SIPRI). Malgré cela – les citoyens de l’UE dépensant pour la défense environ 2,4 fois plus, et les membres de l’OTAN avec les États-Unis dix fois plus que les citoyens russes –, le résultat de l’affrontement entre l’Europe, l’OTAN et les États-Unis d’une part, et la Russie d’autre part, est connu : la perte de plus de 20 % du territoire ukrainien, le déclin de l’influence mondiale de l’Europe et son retard dans le développement économique et technologique.

L’Europe a renforcé la défense américaine

Comment la pression de Trump sur le Groenland affecte-t-elle la sécurité européenne ?

– Le Groenland non plus ne fait pas partie de l’UE : il en est sorti en 1985 à la suite d’un référendum, si bien que le droit européen ne s’y applique pas, bien que ses habitants disposent d’un passeport danois (donc européen). Une attaque contre le Groenland – territoire autonome danois – constituerait une attaque contre le Danemark et l’OTAN. C’est pourquoi la Coalition des volontaires, comme s’il s’agissait réellement de la sécurité européenne et non américaine, s’y est déployée en urgence dès avant Davos. Dès que Trump a fait du bruit autour du rachat de l’île. Mais ce « bruit » n’était qu’une nouvelle expression de la politique de pression maximale de Trump (coercive diplomacy), avec pour message : « Cédez maintenant, ou ce sera pire demain ! » Comme d’habitude, le président américain a réussi, avec une rapidité inattendue, à atteindre son objectif clé : il a renforcé la défense américaine grâce à une protection européenne gratuite du territoire américain contre d’éventuels missiles russes, dont la trajectoire la plus courte passe par le pôle Nord et le Groenland. Dans le même temps, il a lui-même obtenu la possibilité de se consacrer entièrement à la construction de son projet de cœur, le « Dôme d’or » – un bouclier stratégique pour les États-Unis et l’équilibre mondial, sur le modèle du Dôme de fer qui protège l’État d’Israël.

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